Le député Amir Khadir a annoncé la semaine dernière qu'il envisageait de poursuivre Québecor. Il accuse le Journal de Québec et le Journal de Montréal de tenter de l'intimider.

Voir aussi: Le Conseil de presse et Gesca tendent la main à Québecor

Le député Amir Khadir a annoncé la semaine dernière qu'il envisageait de poursuivre Québecor. Il accuse le Journal de Québec et le Journal de Montréal de tenter de l'intimider.

Manchette provocatrice

Le co-chef de Québec Solidaire a fait cette déclaration mardi alors que les deux tabloïds de Québecor titraient en manchette «Khadir armé, Charest mort». Ce gros titre, accompagné du surtitre «Cette image troublante retrouvée chez le chef de Québec solidaire», se rapportait à un pastiche du tableau La liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, saisi au domicile du député quelques jours auparavant lors de l'arrestation de sa fille, Yalda.

Il s'agissait en fait d'une affiche du groupe rock Mise en demeure produite deux ans plus tôt. Pure création du groupe, le collage montre le député Khadir armé suivant le militant Bananarchiste (qui prend la place de Marianne dans l’œuvre de Delacroix) alors que le premier ministre Jean Charest et un policier sont au sol, vaincus par les insurgés.

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«Cette image n'est rien d'autre qu'une parodie fait par un groupe de musique», a déclaré Amir Khadir. «M'avez-vous déjà vu armé? Est-ce que vous avez déjà vu Québec solidaire faire la proposition de la lutte armée ou la révolution?» a-t-il lancé aux journalistes en conférence de presse. Pour lui, il s'agit d'une autre tentative de l'intimider et de la discréditer de la part d'un groupe médiatique qui tend à présenter Québec Solidaire comme «le bras armé d'une révolution».

Dans la section opinion du Soleil, une lectrice a dénoncé le fait qu'Amir Khadir ait été le seul à se plaindre des quotidiens de Québecor: «On s'offusque d'une affiche trouvée chez un député, une affiche qu'on est allé chercher au coeur de sa vie privée, une affiche qui se retrouve on ne sait comment entre les mains d'un quotidien qui la met à la une! On ne s'offusque pas qu'un des plus populaires quotidiens au Québec titre en gros "Charest mort"! Je suis sidérée qu'au Québec, par ce temps de crise profonde, on ne réagisse pas à des choses pareilles. Annoncer trompeusement la mort de quelqu'un devrait certainement être passible de poursuite.»

Intérêt public et liberté de presse

Le rédacteur en chef du Journal de Québec, Sébastien Ménard, s'est défendu en écrivant que «la publication de cette image, soigneusement rangée et bien en vue dans la résidence d’un élu de l’Assemblée nationale, était hautement d’intérêt public». Il explique: «Il de ne s'agit pas d'une anecdote dans la vie de M.Khadir. Cette trouvaille de la police s'inscrit dans une séquence d’événements liés à de la violence, qui impliquent le député et ses proches. Elle fait suite à son appel à la désobéissance civile, à son arrestation lors d'une manifestation illégale et à la mise en accusation de sa fille pour divers actes criminels, en marge du conflit étudiant.»

Dans ce contexte, M.Ménard invite M.Khadir à poursuivre son quotidien s'il pense avoir des motifs valables pour le faire. Or, «ce n'est pas parce qu'on a un traitement médiatique que l'on juge déplacé, inconvenant ou même de mauvaise foi, que ça autorise les hommes et les femmes politiques à poursuivre», estime le professeur Normand Landry, spécialiste des questions de liberté d'expression et enseignant à la TÉLUQ. «La préservation de la liberté d'expression passe par l'acceptation des hommes et des femmes politiques qu'ils vont être sujets à une observation constante, à des railleries, à des caricatures et à de la mauvaise foi.»

«Il n'est pas sain pour la démocratie que des hommes et femmes politiques menacent de poursuivre la presse. Ça envoie un mauvais signal sur les relations qu'une personne politique peut avoir avec les médias en général. Quand on poursuit, on envoie un signal également aux autres acteurs sociaux, politiques et économiques et aux autres médias qu'il y a une zone d'intolérance et ça c'est toujours problématique. Ça pose le risque d'une asphyxie de la liberté de presse», explique-t-il.

Un cas pour le Conseil de presse

M.Landry estime néanmoins que l'article et la manchette des quotidiens de Québecor sont critiquables «C'est un article qui avait manifestement l'intention de faire de la controverse. Je dirais même qu'il était un peu de mauvaise foi, même s'il était fondé sur des faits.» Cette «couverture tendancieuse» ne doit cependant pas être jugée dans le cadre juridique, mais éthique, selon lui. Au lieu d'intenter une poursuite, M.Khadir devrait donc avoir recours au Conseil de presse. Ce, «surtout que pour une personne politique, l'idée est beaucoup plus de rétablir des faits que d'obtenir des dédommagements financiers pour dommages».

Québecor s'est toutefois retiré du CPQ en 2010 se soustrayant à cette soupape extra judiciaire qui permet de tenir la presse imputable en encourageant la médiation et le débat public sans avoir recours aux tribunaux. Le conglomérat reproche notamment à l'organisme de donner des munitions à d'éventuelles poursuites juridiques basées sur ces décisions. Il estime que le conseil devrait exiger de ceux qui déposent une plainte devant lui qu’ils renoncent à poursuivre les médias et journalistes qui font l’objet de cette plainte, afin d’éviter que les décisions rendues soient utilisées devant les tribunaux.

M.Landry appuie cette réclamation qu'il juge «absolument posée et rationnelle». Mais il estime que la meilleure façon de la voir appliquée est d'être proactif au sein du CPQ. «La logique qui dit "puisque l'organisme est dysfonctionnel fermons-le" m'apparaît contre-productive. Plutôt qu'être éliminés, un instrument comme le conseil de presse qui permet d'éviter la judiciarisation des conflits devrait être renforcé, bonifié et revalorisé. Donnons-lui les moyens de mieux fonctionner, de jouer le rôle qu'on attend de lui, au lieu de le délaisser.»

En novembre dernier, l'éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, avait appelé Québecor à réintégrer le CPQ. «Ensemble, nous pourrons travailler à rendre cet organisme encore plus solide, rigoureux et crédible, ce qui sera à l'avantage de tous», écrivait-il. Quelques jours auparavant, le président et éditeur de La Presse et président de Gesca, Guy Crevier, comparaissait en consultation publique devant la ministre de la Culture, des Communications et de la Condition féminine et lui demandait de «fournir au Conseil de presse du Québec les moyens de mieux remplir sa mission».