Après plusieurs semaines de rumeurs et de démentis persistants, le Parti québécois a confirmé hier, la candidature de Pierre Karl Péladeau, propriétaire de Québecor, dans la circonscription de Saint-Jérôme. Une annonce qui a engendré une véritable éclipse médiatique, en même temps que de vives inquiétudes du point de vue de la liberté de la presse et de l’indépendance des médias vis-à-vis du pouvoir politique.

Après plusieurs semaines de rumeurs et de démentis persistants, le Parti québécois a confirmé hier, la candidature de Pierre Karl Péladeau, propriétaire de Québecor, dans la circonscription de Saint-Jérôme. Une annonce qui a engendré une véritable éclipse médiatique, en même temps que de vives inquiétudes du point de vue de la liberté de la presse et de l’indépendance des médias vis-à-vis du pouvoir politique.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Un conditionnel qui sonne comme une affirmation. Samedi soir, peu avant minuit, Louis Lacroix, journaliste à FM93, propriété de Cogeco, annonce sur son compte twitter que Pauline Marois annoncerait le lendemain la candidature péquiste de Pierre Karl Péladeau dans la circonscription de Saint-Jérôme.

Deux heures auparavant, le chef du bureau parlementaire de Radio-Canada à Québec, Sébastien Bovet, se demandait, lui aussi sur le réseau social, si le fait que l’attachée de presse de PKP ne retourne pas les appels, pouvait être considéré comme un indice entourant la personnalité du candidat mystère dans Saint-Jérôme.

La confirmation est finalement venue dans la matinée de dimanche, d’abord dans les médias, puis sur le compte twitter du Parti québécois, avant la présentation officielle du candidat Péladeau par la première ministre, Pauline Marois.

Depuis, le sujet a occupé presque 43% du temps médiatique consacré à la campagne, selon les chiffres d’Influence Communication. Le mot clé #PKP a également été le plus utilisé au Québec dans les dernières 24 heures, et le troisième à l’échelle de tout le Canada. Principal sujet de préoccupation, l’impact de cette entrée en lice sur la l’indépendance des médias, alors même que l’homme possède 40% de toute l’information produite au Québec, selon la Fédération professionnelle des journalistes (FPJQ), et qu’il a, à plusieurs reprises, martelé qu’ils ne vendraient pas ses actions et qu’ils les placeraient plutôt en fiducie.

Berlusconisation?

Dans ce contexte, Josée Legault, sur son blogue au Journal de Montréal, évoque une possible «berlusconisation» du Québec.

«L’expression fait référence à l’omnipuissance de Silvio Berlusconi, le richissime ex-président du Conseil italien et magnat des communications tout à la fois, écrit-elle. Si pour sa part, PierreKarl Péladeau a plutôt démissionné de tous ses postes à Québecor, il en restera par contre pour s’inquiéter de voir autant de pouvoir au Québec bientôt concentré entre les mains d’une seule personne.»

Dans une conférence de presse donnée ce matin, le chef du Parti libéral (PLQ), Philippe Couillard a en effet vivement réagi.

«Il est irresponsable de la part de Mme Marois de n’avoir pas pris davantage de précautions avant d’ajouter à son équipe une personne, quelles que soient ses qualités personnelles, qui contrôle une grande partie des médias écrits et électroniques au Québec, accuse-t-il. Je ne mets pas en doute la compétence et le professionnalisme des journalistes des médias de Québecor, mais il faut que le question de l’influence de M. Péladeau soit discutée. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut balayer rapidement sous le tapis. C’est une question essentielle pour une démocratie».

Appel au Commissaire à l’éthique et à la déontologie

Une inquiétude que l’on peut juger partisane de la part de M. Couillard, mais que la FPJQ fait également sienne. Dans un communiqué émis ce matin, la principale représentation des journalistes au Québec parle de mélange explosif, et rappelle que la province a aujourd’hui une presse libre parce qu’elle a su affronter l’État et que des journalistes ont été emprisonnés pour préserver la liberté d’expression.

«Même s’il vient de quitter la présidence du conseil d’administration de TVA, celle de Québecor Média et le conseil d’administration de Québecor, et même s’il place les actions qui lui donnent le contrôle de Québecor dans une fiducie sans droit de regard, son pouvoir d’influence demeure réel, peut-on lire. Il s’agit ici d’une influence sur un groupe de presse majeur qui couvre l’ensemble des activités d’un gouvernement dont il serait partie prenante. Il faut des coupe-feu plus solides», prévient-on, avant d’en appeler à une enquête du Commissaire à l’éthique et à la déontologie.

Joint par les journalistes présents dans l’autobus de la caravane péquiste, le commissaire Saint-Laurent a expliqué qu’il se prononcera sur les risques de conflits d’intérêts associés aux actifs placés dans la fiducie de M. Péladeau lorsqu’il sera élu, rapporte Alexandre Robillard de la Presse Canadienne.

«Dans un contexte préventif, le commissaire va faire des commentaires et des recommandations au député ou au membre du conseil exécutif par rapport à des intérêts qui peuvent présenter des risques de conflits d’intérêts, a-t-il précisé. Il va suggérer de prendre les mesures nécessaires pour corriger la situation.»

Péladeau vs Deschênes

Au micro de Marie-France Bazzo ce matin, le candidat de Saint-Jérôme a réitéré qu’ils ne vendraient ses parts sous aucun prétexte, par respect pour son père d’une part, et parce que les garde-fous existeraient déjà bel et bien, selon lui.

[Précision, mardi 11 mars à 10h30: par voie de communiqué, PKP a atténué ses propos hier soir, affirmant qu'il respecterait la loi, le code d’éthique et de déontologie des membres de l’Assemblée nationale, et toutes les directives qui seront énoncées par le commissaire à l’éthique et à la déontologie.]

«Il s’agit d’une compagnie publique, cotée en bourse, s’est-il justifié. Il y a des administrateurs et des administratrices qui sont chevronnés et qui ont de l’expérience. S’il y a des questions concernant des conflits d’intérêts, ils vont y répondre. Ce ne sera pas à moi de trancher ces questions. (…) J’ai démissionné de tous mes postes, je vais me consacrer à la politique. Il y a des dirigeants d’entreprise qui sont en poste aujourd’hui à Québecor et qui sont sous la gouverne du conseil d’administration sur lequel je n’ai aucune influence.»

Marie-France Bazzo lui faisant cependant remarquer que son esprit planerait toujours sur l’entreprise… alors même qu’il avoue vouloir léguer l’entreprise, fleuron de l’économie québécoise et dont le siège social se trouve à Montréal, à ses propres enfants.

L’homme d’affaires, politicien depuis hier, avait déjà dû répondre à cette polémique plus tôt en matinée au micro de Mathieu Boivin du FM93. Celui-ci le faisait notamment réagir à des propos d’Alexis Deschênes, ex-journaliste devenu avocat et aujourd’hui candidat péquiste dans Trois-Rivières, qui à l’époque de son départ de TVA, avait reproché à ses patrons de trop s’immiscer dans son travail.

«Les salles de rédaction chez Québecor ont toujours été indépendantes et la politique de la rédaction, c’est de faire en sorte que nous puissions être le véhicule du plus grand nombre d’opinions. Je pense qu’il (Alexis Deschênes) avait tort. Je ne connais pas ses motivations et je me souviens d’ailleurs qu’à l’époque de ces déclarations, j’avais été grandement surpris», a-t-il répondu, avant d’ajouter que sans doute, ils évoqueraient le sujet ensemble lorsqu’ils se croiseront durant la campagne.

«Votre Journal ne changera pas»

Quoi qu’il en soit, le Journal de Montréal a cru nécessaire de prendre les devants en publiant dès hier soir un texte sous la plume de son rédacteur en chef et vice-président Information de Sun Media Québec, Dany Doucet, pour assurer les lecteurs que leur journal ne changera pas.

«Le Journal de Montréal, qui fêtera son cinquantième anniversaire cette année, tout comme le Journal de Québec, qui a été fondé en 1967, n’ont jamais dit à leurs lecteurs pour qui voter, ou comment penser, écrit-il. Cela ne changera pas aujourd’hui. Tous nos concurrents ont des pages éditoriales qui adoptent des positions chères à leurs propriétaires, ce que ni le Journal de Montréal, ni le Journal de Québec n’ont jamais voulu faire. Au contraire, nos pages Opinions sont les plus diversifiées au Québec. Elles rassemblent des gens de toutes les orientations politiques et sociales: de gauche comme de droite, fédéralistes comme souverainistes. Oui, René Lévesque a déjà été chroniqueur chez nous. Mais Robert Bourassa aussi.»

Dans sa chronique radiophonique au micro de Benoit Dutrizac au 98.5FM, Antoine Robitaille, éditorialiste au journal Le Devoir, a d’ailleurs abondé dans ce sens.

«Au moment du lock-out, le nationalisme et le néo-libéralisme étaient vraiment dominants dans les pages du Journal. Depuis, il me semble que ça a changé. Il y a des chroniqueurs de toutes les couleurs, de toutes les opinions, même que ça en est parfois étourdissant le matin de voir tous ces visages avec des opinions totalement différentes. Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a une diversité.»

À voir aussi:

Pierre-Karl Péladeau quitte le poste de PDG de Québecor

Le Buzz: deux ans de lock-out et un rapport