par Diamond Yao

Depuis quelques années, la neutralité journalistique est de plus en plus remise en question dans le milieu. Cela a été mis en évidence lors du dernier congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) le 5 novembre 2022 lors d’un panel mouvementé composé de Lela Savić de La Converse, de François Cardinal de La Presse et d’Alexis Ross de Pivot. Depuis, plusieurs personnalités médiatiques québécoises ont abordé le sujet des biais journalistiques. M. Cardinal et M. Ross ont également tous les deux écrit des articles pour revenir sur leur expérience.

Mais à quels journalistes reproche-t-on le plus souvent des biais? La journaliste Pacinthe Mattar a écrit en 2020 dans The Walrus que « l’objectivité est un privilège accordé aux journalistes blancs ». Est-il vrai que l’on reproche des biais plus souvent aux journalistes faisant partie de communautés marginalisées? 

Takwa Souissi, une journaliste de Montréal qui porte le hijab, croit que oui : « Un rédacteur en chef m’a déjà dit de ne pas couvrir des sujets sur la communauté musulmane parce que j’étais trop proche du sujet. En entendant des choses comme ça, je me retirais de ces sujets parce que j’avais tellement peur », affirme Mme Souissi. « J’étais déjà dans un espace fragile dans le domaine, car j’essayais de me faire ma place et de percer comme journaliste. Je ne voulais pas me mettre dans le trouble et attirer l’attention négativement sur moi-même. »

Mme Souissi a commencé à changer d’avis lorsqu’elle a remarqué que ses sources musulmanes lui parlaient différemment parce qu’elle était proche du sujet. « J’avais aussi beaucoup de contacts dans ma communauté et plusieurs journalistes blancs me demandaient mes contacts. Je les donnais aux autres pour qu’ils fassent ces sujets à ma place, mais je commençais à trouver ça ridicule », raconte-t-elle. « Je peux tout autant écrire sur ces sujets qu’eux. En plus, les gens vont me parler avec un cœur plus ouvert et me faire plus confiance, car je fais partie de leur communauté. »

Aujourd’hui, Mme Souissi ne croit plus à la neutralité. Elle pense aussi qu’il n’est pas possible pour tous les journalistes de cacher leurs biais. « Par exemple, je suis contre la loi 21 et je ne peux pas le cacher, car je porte un hijab. Mais un journaliste qui ne porte aucun signe religieux visible peut cacher plus facilement son opinion sur cette loi », affirme-t-elle. « Les journalistes marginalisés qui ont une apparence visible qui diffère de la norme majoritaire ne peuvent pas garder leurs opinions pour eux, car elles sont évidentes. » Selon elle, le milieu journalistique voit les journalistes racisés comme des militants, alors que les journalistes blancs sont perçus comme des gens neutres.

Lela Savić, rédactrice en chef de La Converse et experte en biais médiatiques, est d’accord avec elle : « Quand on entend le mot «militant» en journalisme, on entend rarement parler de personnes blanches. On cible souvent les personnes racisées qui couvrent leur communauté », explique-t-elle. « On suppose que ces personnes-là n’ont pas l’intelligence d’avoir du recul par rapport à leurs sujets. C’est une manière de discréditer la place des personnes racisées dans les médias. » 

Elle pense qu’à cause de ces idées préconçues envers les journalistes racisés, ceux-ci ne peuvent pas se permettre d’être aussi ouverts avec leurs opinions que leurs collègues. « Combien de journalistes issus de la diversité au Québec ont pu se prononcer sur l’histoire du mot en N sans être qualifiés de militants ? » affirme-t-elle. « Pourtant, plein de journalistes blancs se sont prononcés pour l’utilisation du mot en N, qui est selon moi du militantisme. Personne n’a accusé les 50 signataires de la lettre ouverte ou la FPJQ de militants. »

Pour cette raison, la rédactrice en chef est lasse de se faire demander si La Converse est un média militant, ce qu’on a fait durant le panel. « La réponse, c’est non. On est juste un média mené par des personnes racisées. Et ça change la donne de notre approche, car ce n’est pas une perspective blanche », explique-t-elle. « Nous sommes un média comme les autres, qui suit le même code déontologique, mais avec une dynamique de pouvoir différente parce qu’on donne la parole aux personnes marginalisées. »

Pour elle, l’enjeu principal est le degré de conformité à la blanchité des journalistes racisés. « On tokénise beaucoup les personnes racisées et on a tendance à faire avancer les carrières de journalistes racisées qui se conforment à la blanchité. On veut une diversité de couleur, sans prendre en compte tout ce que ça implique », explique-t-elle, ajoutant qu’elle n’aurait pas fondé La Converse s’il n’y avait pas de tokénisation. « Je n’avais pas vraiment le choix. Il n’y a toujours pas d’espace réel dans lequel les personnes racisées peuvent être valorisées pour tout ce qu’elles représentent. »


Elle tient à préciser que c’est là que se trouve la différence entre les médias indépendants menés par des personnes blanches et ceux qui sont menés par des personnes racisées. « Pour eux, c’est un choix. Mais nous, nous sommes obligés de créer nos propres institutions, car on vit du racisme systémique dans les grands médias », affirme-t-elle. Mme Savić envisage sa carrière de la même manière: « Je ne suis pas devenue journaliste parce que j’aime écrire. Je l’ai fait parce que je ne supportais plus de voir de la fausse représentation médiatique de ma communauté et des autres communautés issues de la diversité », affirme-t-elle. « Je ne peux pas toujours laisser les journalistes salir la réputation de ces communautés-là. » La Converse est là pour réparer, en quelque sorte, cette façon de représenter les faits, dit-elle.