La pression semble retombée autour de l’affaire Ford. Et pour cause: après avoir réussi à amasser les 200 000 dollars demandés par les revendeurs de drogue pour l’obtention de la vidéo par laquelle le scandale est arrivé, Gawker a annoncé que les images tant convoitées avaient disparu de la circulation. Retour sur un traitement médiatique pas toujours au top de l’éthique journalistique.

La pression semble retombée autour de l’affaire Ford. Et pour cause: après avoir réussi à amasser les 200 000 dollars demandés par les revendeurs de drogue pour l’obtention de la vidéo par laquelle le scandale est arrivé, Gawker a annoncé que les images tant convoitées avaient disparu de la circulation. Retour sur un traitement médiatique pas toujours au top de l’éthique journalistique.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

D’un côté, le site américain Gawker au slogan révélateur: «les potins d’aujourd’hui sont les nouvelles de demain», de l’autre le Toronto Star, quotidien ontarien on ne peut plus sérieux.

«L’un et l’autre ne sont pas soumis aux mêmes règles déontologiques, estime Marc-François Bernier, titulaire de la Chaire de recherche en éthique journalistique à l’Université d’Ottawa. Que Gawker se lance dans une opération de crowdfunding, libre à lui puisqu’il n’est qu’un agrégat de blogues plus ou moins sérieux. Mais s’il y a une règle d’or en journalisme, c’est de ne jamais payer ses sources.»

Avant d’en demander 200 000 dollars, les détenteurs de la vidéo montrant supposément le maire de Toronto Rob Ford fumer du crack en compagnie de revendeurs de drogue, avait pourtant affirmé avoir fait le tour de quelques rédactions pour les solliciter. Meilleure offre: 40 000 dollars.

«On ne sait pas si ce qu’ils disent est vrai, nuance M. Bernier, mais si ça l’est, c’est condamnable. Payer pour obtenir de l’information exclusive est toujours condamnable.»

Concurrence déloyale?

Parce que cette pratique ouvre la porte à de nombreuses dérives. D’abord, les gens qui vendent de l’information pourraient exagérer leurs propos pour les rendre plus intéressants. Cette pratique pourrait également en pousser d’autres à commettre des actes illégaux ou à piéger des personnalités publiques pour vendre leur histoire aux médias. Des officiers de la fonction publique, détenteurs d’informations confidentielles, pourraient également accepter de se laisser corrompre. Enfin, l’effet serait insidieux sur le coût de l’information, et la concurrence deviendrait alors déloyale.

Mais cette concurrence déloyale ne s’opère-t-elle pas actuellement entre les médias professionnels et les sites internet tels Gawker?

«Oui et non, répond Marc-François Bernier. Imaginons que la vidéo ressurgisse et que Gawker l’achète. Combien de temps aura-t-il l’exclusivité avant que tout le monde ne se l’approprie? Une demie heure? C’est cher payé! Ce n’est pas une très bonne stratégie. Il vaut mieux se constituer un bon réseau d’informateurs.»

Intérêt public vs réputation

Peu de risques donc, selon le professeur Bernier, que la pratique du crowdfunding ne se généralise dans les médias. «Au moins pour obtenir un objet particulier, nuance-t-il. Prenons Wikileaks, par exemple, ça s’apparente à du crowdfunding, ça aussi. Mais c’est destiné à une mission plus générale. En revanche, si je me réfère au scandale des écoutes téléphoniques de News Corporation en Grande Bretagne, ce qui a été reproché principalement à Murdoch, c’est justement d’avoir payé pour obtenir de l’information, notamment de la part d’officiers de police.»

[node:ad]

Ainsi, le Toronto Star a respecté les principes déontologiques en refusant de payer pour la vidéo. Mais a-t-il bien fait de se mettre dans la roue de Gawker sans s’être assuré à 100% de l’authenticité des images?

«Ils disent avoir visionné trois fois la vidéo, rapporte Guy Amyot, Secrétaire général du Conseil de presse du Québec (CPQ). Ils ne doutent pas de la présence du maire sur les images et compte-tenu du passif de Rob Ford, ils déclarent que c’est assez vraisemblable. Pourquoi n’ont-ils pas publié avant? La source était douteuse. Sans doute se méfiaient-ils. Étaient-ils dans un processus d’enquête pour tenter de recouper l’information? Lorsque Gawker a révélé l’affaire, ils ont dû mettre dans la balance l’intérêt public et le droit à la réputation du maire Ford. Ils étaient certainement les mieux placés pour en juger.»

Attention aux sources anonymes

Une position que partage Marc-François Bernier, plus mitigé cependant quant aux reportages qui sont venus après. Trop de sources anonymes, selon lui. «Il faut alors se fier uniquement au bon jugement des journalistes et dans une affaire aussi sensible que celle-ci, ce n’est pas suffisant.»

Du côté des médias québécois, Guy Amyot estime que le travail a été bien fait. Aucun journaliste d’ici n’ayant visionné la vidéo, ils se sont cantonnés à se questionner sur nos pratiques journalistiques. La Presse a, quant à elle, envoyé Marie-Claude Lortie faire le pied de grue à l’Hôtel de ville de Toronto.

«Les journalistes ne pouvaient pas faire l’impasse uniquement parce qu’ils n’avaient pas vu les images, estime Guy Amyot. Dans toute cette affaire, il était intéressant de mieux connaître le maire. Son caractère particulier était déjà bien connu du public québécois, il était normal d’aller fouiller plus avant. Et puis, la ville de Toronto vivait une véritable crise politique. C’était donc un angle intéressant.»

À moins que la vidéo ne refasse son apparition, l’affaire semble maintenant belle est bien close. Reste à savoir si Gawker, faute d’avoir une éthique journalistique, aura de l’éthique tout court. Et remettra, comme promis, les 200 000 dollars amassés à une organisation travaillant à la réinsertion sociale des ex-toxicomanes.

 

À voir aussi:

Le scandale Ford s'empare des médias québécois