Retour sur les quelques jours qui ont précédé la démission de Guy Hébert de son poste de directeur général de la Ville de Montréal, sur fond de manipulation et de querelle entre les deux plus grands quotidiens québécois, La Presse et le Journal de Montréal.

 

 

Retour sur les quelques jours qui ont précédé la démission de Guy Hébert de son poste de directeur général de la Ville de Montréal, sur fond de manipulation et de querelle entre les deux plus grands quotidiens québécois, La Presse et le Journal de Montréal.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Vendredi 15 mars

Le journal La Presse, sous la signature de Vincent Larouche, Kathleen Levesque et Fabrice de Pierrebourg, révèle que «le directeur général de la Ville de Montréal, Guy Hébert, a monté un dossier contre le chef de police, Marc Parent, après que ce dernier eut rencontré le contrôleur général de la Ville pour attirer l'attention de l'Administration publique sur des irrégularités potentielles entourant le processus d'attribution d'un contrat de plus de 42 millions».

La source? Anonyme. Mais ces révélations ébranlent l'Hôtel de Ville, le maire Michael Applebaum plaidant l'ignorance et donnant son plein soutien tant à Guy Hébert qu'à Marc Parent. De son côté, le chef de la Fraternité des policiers et policières de Montréal (FFPM), Yves Francoeur, convoque le matin même une conférence de presse, se disant sidéré par ce qu'il a appris en lisant La Presse et demandant la tête de Guy Hébert, tout silence pour cause de vacances à l'étranger. Ces révélations tournent en boucle sur RDI et ouvrent le Téléjournal 18 h… ce qui vaut d'ailleurs un vif échange entre Fabrice de Pierrebourg et Patrice Roy sur Twitter, le premier déclarant: «je serais gêné de faire un tel suivi sans citer la source et l'origine. Mais ça c'est juste moi…», le deuxième lui assurant: «Au Tj 18h je l'ai dit 2 fois peut-être 3 en fait. Clairement et en citant les journalistes de La Presse

Pas une ligne dans le Journal de Montréal.

Samedi 16 mars

Les mêmes journalistes de La Presse en remettent une couche, évoquant cette fois «la vendetta ratée contre le chef de police Marc Parent.» L'article ne révèle pas beaucoup plus que celui de la veille, mis à part le fait que Guy Hébert et Michael Applebaum se rencontreront le lundi matin pour éclaircir la situation. Toujours rien dans le Journal de Montréal.

Dimanche 17 mars

Le Journal sort enfin de son mutisme via la plume de son rédacteur en chef, Dany Doucet, qui dénonce la manipulation dont a été victime La Presse. Le chapô est on ne peut plus clair: «Pourquoi le Journal de Montréal n’a-t-il pas donné suite à une pseudo-affaire de «putsch» à l’Hôtel de Ville?» S'en suit un long argumentaire proposant une toute autre thèse que celle défendue par les journalistes de La Presse. Le JDM prend clairement position pour Guy Hébert, lui donnant toutes les raisons du monde de vouloir limoger Marc Parent, notamment sa gestion du conflit étudiant, l'attentat du Métropolis, son peu d'entrain à mener des enquêtes sur le crime organisé ou encore la remise sur le terrain du Matricule 728, et accusant la Fraternité d'avoir fomenté un putsch contre Guy Hébert.

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«Bref, il n’y a que la Direction générale de la Ville qui se dresse pour empêcher les policiers d’obtenir tout ce qu’ils veulent, écrit-il. Pourtant, l’Hôtel de Ville n’a jamais été aussi chambranlant que depuis le début de la commission Charbonneau.

Comment alors faire tomber ce dernier obstacle? Facile: en déguisant des reproches de gestionnaires en une histoire de putsch ou de vendetta, en convainquant des journalistes de cette théorie, en leur mettant un peu de pression (psst! vous n’êtes pas les seuls sur cette histoire, vite!) pour les empêcher de recueillir la version du principal intéressé – toute l’histoire de vendredi a été publiée à la Une et diffusée en manchette ad nauseam à RDI sans obtenir la version du principal intéressé, Guy Hébert, qui était en vacances. Ça fait deux fois qu’on lui fait le coup. Incroyable, mais vrai.

Ensuite, le président du syndicat de la Fraternité se rend disponible à la radio, puis tient une conférence de presse, pour réclamer la tête du directeur général.

C’est du grand Mirador, reconnaîtront ceux qui écoutaient cette émission de télé.»

Un grand scénario, auquel les lecteurs ont sans doute été tentés de croire. Sauf qu'il s'est effondré comme un château de cartes dès le lendemain…

Lundi 18 mars

Journée riche en rebondissements. Le matin, Guy Hébert jure devant les journalistes ne rien avoir à se reprocher et n'avoir jamais, au grand jamais, tenté de faire tomber Marc Parent. Soutenu par Michael Applebaum, puis contredit par Québec, il démissionne de son poste en fin de journée, niant pourtant tout en bloc et se posant en victime.

«Ça ne finira jamais. J’ai beau n'avoir rien à me reprocher, je sais que les journalistes vont s’acharner sur moi jusqu'à ce que je quitte et que ça va finir par ternir la réputation de la Ville, donc je préfère partir», confie-t-il au Journal de Montréal.

On peut dès lors se demander qui, de La Presse et du JDM, a été le plus manipulé? La Presse qui a joué le jeu de la Fraternité en crucifiant Guy Hébert ou le Journal de Montréal, se rangeant du côté de l'employeur en dénonçant notamment l'horaire de trois jours et demi? Yves Francoeur accuse en effet clairement le Journal d'avoir contribué à faire dérailler les négociations autour du prolongement de ce projet pilote, mis en place l'an dernier et permettant aux policiers une meilleure conciliation travail-famille en ne travaillant que trois jours et demi par semaine, tout en faisant le même nombre d'heures. Le 5 décembre dernier, en plein cœur des négociations, Sarah Belisle révélait dans les colonnes du JDM que cette nouvelle organisation du travail avait coûté la modique somme de 2 millions de dollars au contribuable montréalais tout en ne lui offrant pas une meilleure assurance en matière de sécurité, bien au contraire… un projet enterré depuis le 24 mars, date à laquelle tous les policiers sont revenus à l'horaire de quatre jours.

Depuis, la vie suit son cours à l'Hôtel de Ville de Montréal, qui a nommé un nouveau directeur général. Mais de tout cet imbroglio politico-médiatique digne des meilleurs scénaristes hollywoodiens, il n'est plus guère question ni dans les colonnes de La Presse, ni dans celles du Journal, depuis ce fameux lundi.