Les crimes sexuels les plus violents et ceux commis par une personne que la victime ne connait pas sont surreprésentés dans les quotidiens québécois, la population ayant ainsi une vision déformée des dangers réels. C’est ce qui ressort d’une étude menée par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), et dont les résultats seront présentés lundi, à l’occasion du 82e Congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas).

Les crimes sexuels les plus violents et ceux commis par une personne que la victime ne connait pas sont surreprésentés dans les quotidiens québécois, la population ayant ainsi une vision déformée des dangers réels. C’est ce qui ressort d’une étude menée par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), et dont les résultats seront présentés lundi, à l’occasion du 82e Congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas).

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Cette étude sur la couverture journalistique portant sur l’agression sexuelle dans la presse écrite québécoise a été menée en 2010-2011 et effectuée à partir d’un échantillon aléatoire de 269 articles publiés sur une période d’une année dans sept quotidiens francophones. Elle fait partie d’un mandat plus large sur la prévention de la violence, dans le cadre du plan d’action gouvernemental pour l’égalité entre les hommes et les femmes de 2011-2015.

«La première étape était de brosser un  portrait de la couverture des agressions sexuelles dans les journaux, explique Karine Baril, Conseillère scientifique à l’INSPQ. Ce qui est très important à considérer parce que pour une majorité de la population, les médias sont la seule source d’informations sur ce sujet.

Les résultats peuvent se résumer en trois points: premièrement, la couverture journalistique des agressions sexuelles concerne presque exclusivement des faits-divers; deuxièmement, seule une infime part de l’information diffusée par les quotidien au Québec comporte du contenu informatif; troisièmement, certains types d’agressions apparaissent sous, ou surreprésentées.

Déformation de la réalité

«En fait, 98% de la couverture traite de nouvelles ou faits-divers, qu’il s’agisse de cas locaux, nationaux ou internationaux d’ailleurs, précise Karine Baril. Très peu d’enquêtes, de reportages ou d’articles de fond. Par exemple, s’il y a eu un cas de fausse allégation, un quotidien pourrait décider de publier sur cette question précise, d’interroger des experts, des personnes qui ont été touchées par un aspect de la problématique. Ça peut être parfois simplement le fait de diffuser les résultats d’une étude et donc de donner des informations plus générales, plus informatives, moins sensationnalistes… ce que les quotidiens font très très peu.»

Un traitement par le biais du fait-divers de nature à braquer les projecteurs sur les cas d’agressions sexuelles les plus violents.

«Si on compare la proportion de certains types d’agressions sexuelles dans la couverture analysée aux données officielles, note la conseillère scientifique, on s’aperçoit que les agressions sévères, celles qui ont été commises avec de la violence ou avec une arme ayant infligée des blessures par exemple, sont surreprésentées. 36% des agressions sexuelles couvertes dans les médias étudiés sont sévères alors qu’elles représentent en réalité, moins de 2% des cas rapportés aux autorités.»

Les agressions envers les jeunes filles mineures sont au contraire sous-représentées dans les médias analysés. 37% des textes leur sont consacrés alors que les données policières disent que c’est en fait un cas sur deux. Même déséquilibre entre les données officielles et la représentation dans les médias concernant les agressions commises par un membre de la famille ou un conjoint. Alors que celles perpétrées par un figure d’autorité telle qu’un enseignant, un entraineur, un médecin, un policier, sont en revanche surreprésentées.

Langage défavorable

«Peut-être que certaines données, concernant les mineurs notamment, sont moins accessibles, ce serait une explication. Mais on pense quand même que certains types d’agressions représentent une plus grande valeur journalistique, analyse Karine Baril. Certains journaux ont également recours à un type de langage qui peut avoir des conséquences en matière de santé publique. Lorsqu’ils parlent de l’agresseur présumé en utilisant les mots «bourreau» ou «tortionnaire», c’est sensationnaliste et c’est ce que l’on appelle une «pratique défavorable» dans notre jargon. A contrario, lorsqu’un média part d’un fait-divers pour élargir à la problématique, lorsqu’il donne une information la plus objective possible sur les ressources disponibles pour les victimes ou les personnes qui risquent de passer à l’acte, lorsqu’il évoque les causes sociétales, les inégalités entre les hommes et les femmes, le manque de prévention et de prise en charge, plutôt que des raisons individuelles, on parle alors de  «pratiques favorables». Malheureusement, ces dernières ne sont pas très courantes.»

Ce qui dommageable selon la rapporteuse de l’étude, parce que ce type de couverture favorise une peur exagérée des risques, tout en détournant la population des vrais dangers. Par exemple, les parents vont avoir peur que leur fille fasse une mauvaise rencontre, quand la plupart des agressions sont perpétrées par une personne connue de l’enfant.

«Mettre l’accent sur les fausses allégations peut également pousser au silence de peur de ne pas être cru, ajoute-t-elle. Alors que les fausses accusations sont très rares.»

Changement de pratiques?

La prochaine étape sera maintenant de se demander ce que l’INSPQ peut faire avec ces résultats. Faire des recommandations auprès des journalistes?

«Ça a été fait il y a plusieurs années concernant la couverture du suicide, répond Karine Baril. Des recommandations ont été émises auprès des journalistes. Est-ce qu’il faudrait faire la même chose en matière d’agressions sexuelles? Est-ce que dans ce domaine précis, ce qui serait favorable pour la santé publique serait compatible avec le travail journalistique? On se pose toujours la question. Parce qu’il faut bien voir que tous les quotidiens étudiés ne sont pas égaux. Certains utilisent souvent les pratiques que nous jugeons défavorables, d’autres jamais ou presque. C’est donc un choix. Concernant le suicide, ça a pris des années avant que l’on voit les résultats dans les médias. Même si on commençait la sensibilisation maintenant avec les agressions sexuelles, ça prendrait encore du temps avant que le changement ne s’opère.»

L’autre option, privilégiée pour l’instant, est donc de chercher comment atteindre la population afin de lui apporter une information autre que celle qui est véhiculée dans les médias.

Le congrès de l’Acfas se déroule du 12 au 16 mai sur le campus de l’Université Concordia à Montréal. Plusieurs colloques sont à ne pas manquer, notamment:

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