Par Aurélie Lanctôt

L’épreuve de reportage journalistique écrit des 16e Jeux franco-canadiens de la communication, mettant en concurrence des apprentis journalistes issus de neuf universités de l’Est du Canada, voguait cette année de manière ambiguë entre le reportage d’information et le publireportage. Analyse de la dérive inquiétante d’une compétition sensée mettre de l’avant l’excellence dans la pratique journalistique pour mieux former la relève.

Par Aurélie Lanctôt, étudiante au baccalauréat en journalisme à l’UQAM

L’épreuve de reportage journalistique écrit des 16e Jeux franco-canadiens de la communication, mettant en concurrence des apprentis journalistes issus de neuf universités de l’Est du Canada, voguait cette année de manière ambiguë entre le reportage d’information et le publireportage. Analyse de la dérive inquiétante d’une compétition censée mettre de l’avant l’excellence dans la pratique journalistique pour mieux former la relève.

Annuellement, neuf universités francophones de l’Est du Canada prennent part aux Jeux franco-canadiens de la communication (JDLC). Chaque université doit constituer une délégation d’une trentaine d’étudiants qui prendront part à une des 13 épreuves liées à un champ d’études en communication.

Pour les apprentis journalistes, une épreuve de reportage journalistique écrit est toujours organisée. Les participants sont alors appelés à produire un reportage. Les critères d’évaluation et de rédaction sont laissés à la discrétion du Comité organisateur. Bien que ludique, cette compétition se veut un reflet de la réalité professionnelle qui attend les étudiants après leurs études.

«Un vrai scoop» à offrir aux délégués

Cette année, l’épreuve de reportage journalistique écrit était commanditée et présentée par le Journal de Québec. L’organisatrice, Kathryne Lamontagne, également présidente du Comité organisateur des JDLC 2012 et journaliste au JdeQ, a orchestré une épreuve où les délégués devaient composer avec des contraintes temporelles serrées pour la production d’un reportage d’actualité brûlante.

Initiative inédite dans le cadre des JDLC, une entente avec le Journal de Québec prévoyait que le reportage couronné par le jury ferait la une du quotidien le lendemain de l’épreuve. Le journaliste gagnant remporterait également un stage d’une semaine au Journal.

«Nous voulions organiser une épreuve collée autant que possible sur la réalité des journalistes, au quotidien. C’est pour ça qu’on a organisé une vraie conférence de presse. Les délégués devaient ensuite produire un article principal, un side et une dépêche dans un laps de temps très précis, comme dans la vraie vie», explique-t-elle.

Le matin de l’épreuve, les délégués étaient conviés à un point de presse organisé uniquement pour eux. L’organisatrice précise avoir travaillé de connivence avec «la gang de SportAccord» pour obtenir une annonce exclusive spécialement pour l’épreuve. Il s’agissait d’avoir «un vrai scoop» à offrir aux délégués pour rendre l’épreuve plus excitante.

Avant le dévoilement de la nouvelle, des ententes de confidentialité ont été signées par tous les participants, pour éviter qu’ils ne divulguent la nouvelle avant sa publication au Journal. Pour Mme Lamontagne, il fallait à tout prix éviter que les délégués ne «s’auto-scoopent». Les participants ont également dû céder leurs droits sur tous les contenus produits dans le cadre de leur épreuve.

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Quant au scoop qui ferait l’objet du reportage, le Journal avait appris que John Colins, directeur des opérations de la Ligue nationale de hockey (LNH), serait présent lors du 10e Congrès SportAccord au Centre des congrès de Québec, en mai. Les organisateurs du Congrès à Québec se réjouissaient de l’ajout de cette grosse pointure du monde du sport à leur liste de conférenciers. La Ville de Québec qui a engagé 500 000$ en fonds publics dans l’organisation de l'évènement et est partenaire du financement du nouvel amphithéâtre de Québec, aux côtés de Quebecor, s’enthousiasmait devant ce présage alléchant pour l’éventuel retour de la LNH dans la capitale nationale. Cette annonce était donc toute désignée pour faire la une du JdeQ, samedi 10 mars 2012.

Cinq intervenants ont été réunis en conférence de presse pour faire l’annonce aux journalistes délégués. De tous les invités conviés, un seul n’était pas impliqué dans l’organisation, le financement du Congrès SportAccord de Québec, ou tributaire des retombées de cet évènement. Quant au jury chargé d’établir le classement final et de choisir l’article à publier, il était formé d’une journaliste du Journal de Québec, de son rédacteur en chef, ainsi que d’une membre du conseil d’administration du congrès SportAccord et du Centre des Congrès de Québec. Sur la page web des JDLC 2012, cette dernière est cependant présentée comme la présidente de l’agence Fernandez communications et ancienne journaliste.

«Il ne s’agit pas de journalisme»

À ce sujet, la professeure de journalisme à l’UQAM, Chantal Francoeur, remarque: «Il est aberrant de soumettre un article voué à publication à quelqu’un qui y est partie liée!». L’information présentée dans un reportage journalistique doit en effet être indépendante de toute influence promotionnelle ou corporative. Aussi, l’article 5 c du code déontologique de la FPJQ est clair: «Les journalistes ne soumettent pas leurs reportages à leurs sources avant de les publier ou de les diffuser».

Or, bien que les intervenants de la conférence de presse n’étaient pas appelés à se prononcer sur le reportage, on peut questionner la participation d’un membre de l’organisation de SportAccord à la décision ordonnant la publication. Kathryne Lamontage précise cependant que l’attachée de presse du Congrès n’était présente sur le jury que pour assurer l’exactitude du contenu des reportages.

Quant à la démarche imposée aux journalistes délégués, l’article 1.2 du Code déontologique du Conseil de presse stipule que «le travail journalistique comporte une démarche et un processus de recherche et de collecte des données préalables au traitement et à la diffusion des informations», mais que «cette démarche ne doit souffrir ni entraves ni contraintes indues». Or, dans ce cas-ci, la nouvelle à rapporter était pré établie et l’angle du reportage circonscrit par l’imposition des intervenants. «À mon sens, il ne s’agit pas de journalisme», déclare la professeure Francoeur. Il s’agissait donc strictement de mettre à l’épreuve la capacité des délégués à retransmettre les propos d’une conférence de presse.

De plus, au sortir de la conférence de presse, les délégués ne pouvaient pas joindre quiconque pour compléter l’information reçue ou diversifier les interventions. Pour Chantal Francoeur, l’entrave à la libre démarche journalistique semble évidente, d’autant plus qu’une tierce personne pouvait imposer ses propres critères pour orienter le contenu des reportages.

«On a fait ça comme ça pour mettre tout le monde sur un pied d’égalité, tout simplement. Peu importe la région de laquelle provenaient les délégués, ils n’étaient pas désavantagés. Aussi, même si les intervenants et le sujet étaient imposés, encore fallait-il savoir poser des questions pertinentes. En cela, les délégués devaient, oui, faire appel à leurs compétences journalistiques», défend Kathryne Lamontagne.

Pour justifier l’apparente partialité des invités rassemblés en conférence de presse et l’impossibilité pour les participants de diversifier les propos recueillis, l’organisatrice évoque simplement le fait que tous les intervenants nécessaires à la rédaction du reportage attendu étaient déjà présents. Elle ne jugeait donc pas pertinent de donner l’opportunité aux délégués de faire appel à une ressource extérieure.

Certains participants ont souligné un certain malaise quant à l’imposition du sujet, de l’angle et des intervenants. «J’étais profondément mal à l’aise en écrivant mon article, parce que j’avais l’impression qu’il fallait que je rapporte le plus conformément possible les propos de gens qui ne voulaient que me vendre leur salade», confie une déléguée, perplexe. «J’essayais de trouver un angle, de diversifier les positions de mes intervenants, parce que c’est ce qu’il faut faire, il me semble, dans un reportage à part entière, mais j’ai fini par réaliser que c’était impossible, qu’on voulait nous imposer un angle précis: celui mis de l’avant par les invités présents», ajoute-t-elle.