Les Nouveaux Cahiers du socialisme consacrent leur tout dernier numéro à la place des médias et au rôle du journalisme dans la société québécoise d’aujourd’hui. Leur credo, la droitisation de la sphère médiatique dans un contexte d’hyperconcentration de la presse et de montée de l’information spectacle. Un dossier fouillé au sein duquel, Anne-Marie Brunelle, chargée de cours au département de sciences politiques de l’Université du Québec à Montréal (Uqàm), analyse comment le métier de journaliste a évolué ces dernières années, et s’il faut s’inquiéter de ces transformations.

Les Nouveaux Cahiers du socialisme consacrent leur tout dernier numéro à la place des médias et au rôle du journalisme dans la société québécoise d’aujourd’hui. Leur credo, la droitisation de la sphère médiatique dans un contexte d’hyperconcentration de la presse et de montée de l’information spectacle. Un dossier fouillé au sein duquel, Anne-Marie Brunelle, chargée de cours au département de sciences politiques de l’Université du Québec à Montréal (Uqàm), analyse comment le métier de journaliste a évolué ces dernières années, et s’il faut s’inquiéter de ces transformations.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

«Le journalisme traverse une crise sérieuse, pris entre les contradictions de la «nébuleuse communicationnelle» régnante et une érosion rapide de ses conditions de pratique. Les études récentes, au Québec comme ailleurs, confirment un fort taux d’inquiétude sur la qualité de l’information chez les journalistes, chez les élus, et au final une perte de confiance de la population en celles et ceux qui l’informent. Qui profite de cette fragilité d’une profession en crise existentielle et pourquoi faut-il s’en préoccuper?»

Le constat opéré d’emblée par Anne-Marie Brunelle est sévère et la question qu’elle pose, pertinente.

Le journaliste, un croisé naïf

Tout au long de son article, fort bien documenté, l’universitaire revient sur l’histoire du métier de journaliste au Québec sur fond de longue bataille pour la reconnaissance professionnelle. Citant le journaliste Michel Roy, elle évoque la situation des artisans de l’information dans la première moitié du 20e siècle. Le journaliste avait alors «tantôt l’auréole d’un croisé naïf se portant à la défense des nobles causes, tantôt la douteuse distinction d’un échotier véreux ou d’un cynique moraliste.»

Puis viennent les années 60, véritable âge d’or selon elle, durant lequel «le journalisme se redéfinit, sa fonction se précise, elle devient plus spécifique et gagne en légitimité.»

Avant la grande descente aux enfers. Les années 70 et «la radicalisation idéologique à l’égard du pouvoir politique»; la décennie 80, durant laquelle les journalistes, bénéficiant désormais d’une grande sécurité de l’emploi et de beaucoup de liberté, s’embourgeoisent, manquent de ferveur, l’information devenant alors terne et aseptisée; et enfin les années 90, marquées par «l’intensification de la concentration de la propriété de la presse, le développement rapide des technologies et des exigences de rendement de plus en plus importantes, qui entrainent pour plusieurs une marchandisation grandissante de l’information.»

Journalistes sous pression

Ainsi, la crise identitaire qui traverse toute la profession depuis le début du 21e siècle est loin d’être la première. Elle n’en est pas moins singulière, selon l’enseignante. Qu’est-ce qu’un journaliste?, se demande-t-elle. Le journaliste est-il un employé comme les autres, poursuit-elle, reprenant à son compte une question posée régulièrement par Dominique Payette, ex-journaliste et auteure en 2011, d’un rapport sur l’avenir du journalisme au Québec.

«Les tenants d’une défense professionnelle répondent que non, que le journaliste l’est au-delà de son statut d’employé, car il œuvre pour l’intérêt public, écrit Anne-Marie Brunelle. Que son indépendance professionnelle doit le protéger des pressions, des influences et des conflits d’intérêt. Nous n’entendons pas beaucoup de discours publics pour défendre le contraire. Pourtant ces pressions existent. En 2010, le tiers des journalistes consultés par la FPJQ affirmait difficilement ou très difficilement pouvoir refuser une affectation qui heurte leur conscience professionnelle.»

Il y a donc les pressions des patrons, la cadence de plus en plus rapide de la production journalistique qui empêche de prendre le recul nécessaire. Il y a aussi la nouvelle donne technologique et la participation des citoyens et des citoyennes à la diffusion de l’information. Il y a  encore la précarisation du métier, avec de plus en plus de pigistes aux conditions de travail non revalorisées depuis vingt-cinq ans que l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ) existe, et dont la principale revendication, le droit à la négociation collective, reste inexorablement lettre morte, quels que soient les gouvernements; avec de plus en plus de surnuméraires, autrefois porte d’entrée dans les salles de nouvelles, mais dont le statut s’éternise; avec également des employés syndiqués ayant de moins de moins de pouvoir de négociation.

«Des conflits récents comme les lock-out au Journal de Québec et au Journal de Montréal ou les menaces de fermeture employées par Gesca comme moyen de négociation ont bien montré la faiblesse des syndicats devant les demandes patronales», écrit l’auteure de l’article.

Producteurs de contenus interchangeables

Des solutions? Anne-Marie Brunelle en entrevoit quelques-unes, qui toutes, selon elle, devront inévitablement passer par une plus grande solidarité au sein de la profession. Elle cite la création d’un statut du journaliste professionnel, propre à rééquilibrer le rapport de force entre les journalistes et les empires médiatiques auxquels ils appartiennent. Débat rouvert en 2011 suite aux recommandations du rapport Payette, mais une nouvelle fois refermé. Elle évoque la demande faite par la Fédération nationale des communications depuis les années 70, d’adopter une loi-cadre sur l’information au Québec, «loi qui confirme la responsabilité des entreprises en matière de qualité de l’information et prévoit des mesures pour les obliger à assumer ces responsabilité.»

Quoi qu’il en soit, il faut réagir et agir, pense-t-elle. Car «la fragilité professionnelle des journalistes les transforme peu à peu en producteurs et en productrices de contenu, interchangeables et sans protection devant les impératifs du marché et de la concurrence.»

Ce chapitre sur les enjeux propre au métier de journaliste s’insère dans un dossier très complet sur l’état de l’industrie médiatique québécoise. Que signifient les transformations récentes et que disent-elles de l’état actuel de notre société? Comment infléchir ces tendances afin que le journalisme demeure une pouvoir indépendant aussi bien des milieux politiques qu’économiques? Comment préserver un certain pluralisme d’idées dans les médias de masse? Autant de questions auxquelles ce numéro des Nouveaux Cahiers du socialisme apportent des éléments de réponse. Tout en ouvrant le débat.

Nouveaux Cahiers du socialisme n°11: Médias, journalisme et société. En librairie dès aujourd’hui.

À voir aussi:

Le Consortium canadien de recherche sur les médias est-il au profit des entreprises privées?

Le rôle des « gatekeepers » à l’ère des nouveaux médias