Avec la pandémie, le vent a tourné pour les médias régionaux, qui retrouvent le chemin de la rentabilité. Répit temporaire ou nouvelle dynamique?

Par Philippe Lapointe

Quand Stéphane Lavallée accepte le mandat de gestion des journaux de Groupe Capitales Médias, nous sommes plusieurs à nous demander dans quelle galère il peut bien s’embarquer. Nous sommes en août 2019 et Groupe Capitales Médias vient de se mettre sous la loi de la protection de la faillite. Les six journaux du groupe, Le Soleil de Québec, Le Droit d’Ottawa, La Tribune de Sherbrooke, Le Nouvelliste de Trois-Rivières, La Voix de l’Est de Granby et Le Quotidien du Saguenay-Lac St-Jean, sont menacés de fermeture.

Deux ans et demi et une pandémie plus tard, le contraste est saisissant. On ne parle plus de fermeture, ni de compressions budgétaires. Les journaux de feu Capitales Médias, maintenant regroupés en coopérative, montrent une belle santé financière. Le modèle coopératif fonctionne et n’a pas empêché l’entreprise de prendre les décisions difficiles nécessaires, notamment celle d’accélérer le virage numérique et d’abandonner les versions papier du lundi au vendredi.

« Nous sommes en train d’embaucher une vingtaine de journalistes » raconte Stéphane Lavallée, aujourd’hui directeur général de la Coopérative nationale de l’information (Cn2i).

Comment expliquer un tel revirement de situation?

La pandémie, bien sûr. Mais pas seulement. Avec la crise, tous les médias locaux ont dû se « réinventer », expression galvaudée qui a ici le mérite de s’appliquer dans la réalité de chacun. Chaque média se réinvente ainsi à sa manière, avec une chose en commun pour tous : l’ancrage dans la communauté.

La proximité

« Le mot clé est proximité », dit Dave Beaunoyer, qui dirige L’Express de Drummondville. Distribué gratuitement dans 50,000 foyers à chaque semaine, L’Express emploie sept journalistes à plein temps.  Beaunoyer décrit la relation de son journal avec ses lecteurs comme « quasi-symbiotique ». « On est proches, proches, proches de notre monde » dit-il. Il ajoute que cette proximité touche autant les annonceurs que les lecteurs. « Sans eux, il n’y a pas de journal L’Express ». 80% des revenus de L’Express proviennent en effet de la publicité locale, et Beaunoyer ne se gêne pas pour appeler un annonceur local qui néglige L’Express pour annoncer sur Facebook. « Les annonceurs veulent qu’on parle de leurs bons coups dans le journal », dit-il, « en retour, on leur demande de nous aider. C’est donnant-donnant ».

Pour L’Express de Drummondville, comme pour les médias écrits, le soutien gouvernemental a fait la différence. La principale mesure mise en place par le gouvernement du Québec est bien sûr ce crédit d’impôt sur les salaires des journalistes, qui peut atteindre 26 250$ par année. « Ça me permet de maintenir des emplois de journalistes » dit Beaunoyer.  « Les crédits d’impôt font maintenant partie du modèle » reconnaît Stéphane Lavallée.  

Par ailleurs, pendant la pandémie, les gouvernements ont investi des sommes importantes en publicité dans les journaux locaux, surtout Québec. Comme si la crainte de voir les médias locaux disparaître a fait peur à beaucoup de gens, incluant les élus. De plus en plus, la société civile et les gouvernements reconnaissent qu’en région, les médias locaux sont devenus un service public.

Facteur déterminant, l’économie des régions s’améliore à vue d’œil. Dans cet écosystème en meilleure santé, des médias locaux solides jouent un rôle essentiel de liant pour les différentes composantes des communautés.

Un cercle virtueux

« La pandémie nous a lancé dans un cercle vertueux », dit Sylvain Chamberland, propriétaire d’Arsenal Média, qui regroupe seize stations de radio locales un peu partout au Québec, à l’exception des grandes villes. « Le phénomène du retour en région est réel », raconte Sylvain Chamberland. « Les économies locales vont mieux, le prix des maisons augmente, il manque de main d’œuvre. Les gens se rendent compte qu’ils peuvent avoir toute une belle qualité de vie en dehors de Montréal ».

Arsenal Média tire bien son épingle du jeu même sans le soutien gouvernemental auquel ont accès les médias écrits. « Ça nous oblige à redoubler d’imagination », dit Sylvain Chamberland. « On doit aussi faire un effort de conscientisation aux acteurs économiques en région », ajoute-t-il, « pour les convaincre que c’est plus payant d’annoncer chez nous que sur Facebook si tu veux rejoindre ton public local ».

Chez les plus gros joueurs, Cogeco Média et Bell Média ont fait des représentations pour avoir accès au même soutien gouvernemental que la presse écrite. Sans succès jusqu’ici. « C’est carrément injuste » dit Jean-Philippe Pineault, « comme si le travail des journalistes de la presse électronique avait moins de valeur ». Ça n’a pas empêché Bell d’investir dans l’information régionale. Avec la création de Noovo, Bell a regroupé son information radio et télé sous une même direction et embauché plusieurs dizaines de personnes en région, dont un bon nombre de journalistes. Et ce n’est pas fini : « Nous allons ouvrir de nouveaux postes dans les prochains mois », confirme Jean-Philippe Pineault.

C’est tout un changement de passer en mode croissance, même si le mot rattrapage serait plus exact, après les coupures des dernières années.  « On est tellement habitués à manquer de ressources, que nos gestionnaires ont de la misère à le croire quand arrive le temps d’engager des journalistes » dit en riant Stéphane Lavallée, des Coopératives d’information.

Est-ce que le beau temps est là pour rester? « Si on maintient le soutien gouvernemental, si les gouvernements annoncent dans nos médias plus que sur Facebook, et si l’économie régionale continue sa croissance, je pense que les médias régionaux ont bel avenir ». dit-il.


Texte édité par Chantal Francoeur et Patrick White