Boris Proulx revient tout juste de quatre mois au Rwanda, financés par la bourse John G. Bene remise par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Diplômé de la maitrise en journalisme international de l’Université Laval à l’automne dernier, il doit maintenant gagner sa vie en embrassant un métier en pleine crise, à la fois économique et identitaire. Tiraillées entre doute, enthousiasme et idéalisme, ses réflexions sont celles de toute une génération de finissants. ProjetJ l’a rencontré.

Boris Proulx revient tout juste de quatre mois au Rwanda, financés par la bourse John G. Bene remise par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Diplômé de la maitrise en journalisme international de l’Université Laval à l’automne dernier, il doit maintenant gagner sa vie en embrassant un métier en pleine crise, à la fois économique et identitaire. Tiraillées entre doute, enthousiasme et idéalisme, ses réflexions sont celles de toute une génération de finissants. ProjetJ l’a rencontré.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Trop jeune pour la désillusion, mais déjà frustré par le métier. Boris Proulx n’a pas reposé le pied depuis une semaine au Québec, que déjà il avoue avoir reçu une véritable douche froide en reprenant le pouls de l’industrie médiatique dans la province. Parti en février dernier, ces quatre mois, financés par la bourse John G. Bene qui lui a été remise pour tourner un documentaire au Rwanda à l’occasion du dixième anniversaire du génocide, ont filé a vitesse grand V.

«J’avais l’impression de partir pour une éternité et je suis déjà revenu, raconte-t-il. C’est une des premières constations que j’ai faite: quatre mois, c’est vraiment pas grand-chose, vraiment pas assez pour réaliser un documentaire. Il faut commencer par s’imprégner de la culture du pays, parler avec les gens sur place, gagner la confiance, etc. Alors quand je vois les journalistes qui sont venus de tous les coins de la planète en avril pour les célébrations du vingtième anniversaire, tous ces journalistes qui sont restés une semaine, dix jours, quinze jours, qui avaient déjà tout préparé depuis leur bureau avec leur fixeur, sans même avoir tâté le terrain… je veux bien que l’expérience permette de faire des raccourcis que je ne suis pas encore capable de faire… mais je me pose quand même des questions sur la pertinence de notre travail et la rapidité avec laquelle il doit être fait.»

Sur la vitesse à laquelle un sujet en chasse aussi un autre. Parti avec l’espoir de pouvoir vendre des papiers aux différents médias d’ici, il a vite compris qu’une fois terminées les commémorations – durant lesquelles il a pu placer plusieurs converses à Radio-Canada – la région des Grands Lacs ne faisaient plus partie des préoccupations du moment.

«J’ai eu l’occasion d’aller au Burundi durant mon voyage, raconte-t-il. Là-bas, le président est à la fin de son deuxième mandat et tout est en train de se mettre en branle pour arriver à un changement de constitution qui lui permettrait de se représenter. Le pays entre dans un régime de terreur. J’ai proposé le sujet à plusieurs rédactions et ça n’a pas trouvé preneur. Or, Colette Braekman du journal le Soir, en Belgique, en a fait un billet de blogue la semaine dernière. Je ne désespère pas. Les élections sont en 2015, on risque d’en reparler d’ici-là et alors, je serai un des rares à y être allé. Mais je me suis rendu compte à quel point ce métier peut être hyper-frustrant.»

Compromissions

Boris Proulx dit avoir gagné en expérience durant son séjour. Parce qu’il a côtoyé la crème du journalisme international au moment des commémorations et qu’il a pu leur prendre quelques trucs. Parce qu’il a appris à mieux faire la différence entre une source fiable et un quidam «voulant lui vendre sa came». Il a également appréhendé plusieurs réalités du métier. La précarité, qui en pousse certains à se compromettre à faire secrètement les relations publiques du président gabonais Ali Bongo, tout en travaillant pour des médias parisiens; les risques, encourus notamment par les journalistes pigistes.

«Je me trouvais à Kigali lorsqu’on a appris l’assassinat de Camille Lepage, raconte-t-il. Là-bas, tout le milieu journalistique la connaissait. Ça a été un choc pour tout le monde. Moi, je l’analyse comme une victime de la crise. Faut prendre de sacrés risques maintenant pour faire ce métier.»

Des risques qu’il est prêt à prendre? S’il ne répond pas franchement à cette question, la notion de démocratie revient régulièrement dans sa bouche. À l’heure de la convergence et de la concentration, du multiplateforme et du journalisme citoyen, lui se vit comme un puriste. Et «toute sa gang de finissants» à l’Université Laval aussi à l’entendre. Eux qui ne veulent pas se résoudre à réécrire des dépêches dans le sous-sol d’une salle de nouvelles pour faire du clic, ce qu’il a du reste fait lorsqu’il était en stage en France pour le site web du Nouvel Observateur. Eux qui veulent mettre une frontière des plus étanches entre l’actualité et la publicité. Eux qui ne veulent pas se résoudre au fait que l’information internationale se réduise encore un peu plus chaque année au Québec.

«Lorsque j’étais à Kigali, j’ai rencontré le producteur de l’Heure du monde, à Ici Radio-Canada Première, raconte-t-il. On a beaucoup parlé. Je me disais que j’aurais peut-être une ouverture à mon retour… c’est seulement lorsque je suis rentré que j’ai pris conscience de l’ampleur des coupures. Il va bien falloir que je rembourse ma dette d’études, mais je ne vois vraiment quelles sont les options pour y parvenir.»

Tous journalistes entrepreneurs

Retourner en Afrique? S’installer sur le terrain, devenir un véritable spécialiste, accepter d’être précaire tant qu’il est encore jeune, monter son réseau et finir par vendre des papiers et des converses? Partir en région tracer sa route et revenir dans quelques années à Montréal? Si tant est que ce soit encore possible… Ou encore monter son propre média? Boris Proulx n’est pas revenu depuis une semaine que déjà, il semble que ce soit ce chemin-là qui ait sa préférence.

«Nous sommes nombreux à y penser autour de moi, précise-t-il. Il commence à y avoir des succès, notamment via la sociofinancement. Mon ami Martin Forgues est parti en Afghanistan grâce à ça. Il y a Ricochet, Nouveau Projet aussi. C’est sûr que c’est notre génération qui va réinventer le modèle. La Presse+ fait preuve de créativité et on surveille tous ça de près, mais si l’on regarde les autres médias traditionnels, ça ne parait pas bouger beaucoup. De mon côté, j’ai mon émission de radio sur la station de l’Université Laval, Le monde bouge. Je l’ai laissée à un ami lorsque que je suis parti au Rwanda, mais je suis toujours dedans. En ce moment, on réfléchit pour essayer de voir si c’est possible de la remanier et de la vendre. On va travailler là-dessus pendant l’été et j’espère qu’on aura un pilote à la rentrée.»

La remanier pour lui donner une coloration plus «pop», plus accessible, de manière à aller chercher un public. Plus divertissant aussi peut-être. Boris Proulx regarde par exemple du côté de ce que réalise John Oliver sur HBO à l’émission Last Week Tonight, qui parvient à faire comprendre des points clés de l’actualité grâce à l’humour. Des shows qui font chaque semaine le buzz sur les réseaux sociaux.

Quoi qu’il en soit, qu’il reste au Québec ou qu’il décide de tenter le tout pour le tout sur le terrain, le jeune  journaliste sait qu’il devra être inventif et que sa carrière, comme celle de  tous ses congénères, passera à un moment ou un autre, par l’entreprenariat. Et c’est sans doute cela qui caractérise le plus, la nouvelle génération de journalistes.

Cet article vous a intéressé? Faites un don à ProjetJ

À voir aussi:

Que pensent les étudiants en journalisme de leur formation?

«Le plus grand danger, c’est l’imprévisible»

Le sociofinancement de plus en plus populaire chez les journalistes

Journalistes et entrepreneurs