Par Philippe Lapointe

Après 25 ans comme journaliste, au Québec d’abord, puis à Washington pour Radio-Canada, et à Paris pour TV5 et France24, Bertin Leblanc a traversé « de l’autre côté » comme conseiller aux affaires culturelles de la délégation du Québec à Paris, puis directeur de la communication d’Amnistie internationale. En 2016, on lui offre un défi hors de l’ordinaire, celui de porte-parole de la Secrétaire générale de la Francophonie, Michaëlle Jean. Bertin Leblanc l’ignorait, mais il s’embarquait pour une affectation qui lui en ferait voir de toutes les couleurs, ce qu’il raconte sous forme de BD dans Éléments de langage, cacophonie en Francophonie.

Quand elle embauche Bertin Leblanc comme porte-parole, fin 2016, Michaëlle Jean s’attend à ce que son mandat soit renouvelé sans problème. Mais les nuages s’amoncellent. Le président français, Emmanuel Macron, voit en elle un obstacle à ses ambitions en Afrique, à commencer par son objectif de rétablir les bonnes relations entre la France et le Rwanda. De plus, le style de Michaëlle Jean déplaît à certains. Le Journal de Montréal dévoile qu’elle a dépensé des centaines de milliers de dollars pour rénover son appartement de fonction à Paris et qu’elle mène un train de vie somptuaire. Justin Trudeau, peu aguerri aux défis de la diplomatie internationale, la soutient du bout des lèvres, puis la laisse tomber.

Au sommet d’Erevan, en Arménie, en octobre 2018, les 84 pays membres de l’OIF décident de ne pas renouveler son mandat et élisent la rwandaise Louise Mushikiwabo. C’est un choix que plusieurs qualifient d’étonnant, soulignant le fait que le président du Rwanda, Paul Kagame, ne parle pas français, fait ouvertement la promotion de l’anglais, et pratique un autoritarisme politique éloigné des principes d’humanisme et de démocratie de l’OIF.

Au Québec, le scoop du bureau d’enquête du Journal de Montréal, repris et développé par les autres médias d’ici, finira par devenir la vérité qui définit le règne de Michaëlle Jean à la tête de l’OIF : une image à la limite de la caricature – et de la diffamation dira-t-elle – qui la représente comme quelqu’un qui vit comme une princesse et dépense l’argent public sans compter. Cette histoire a beau faire la manchette au Québec, ailleurs dans le monde, elle a très peu de résonance, ce qui amène Bertin Leblanc à affirmer que la mise à l’écart de Michaëlle Jean n’a pas grand-chose à faire avec cette histoire de rénovations trop coûteuses. Non, si le mandat de Michaëlle Jean n’a pas été renouvelé, c’est à la suite d’un de ces jeux politiques qui font l’essence de la diplomatie, avec son cortège de tractations, de pressions, de négociations entre les pays membres… à commencer par le pays qui exerce la plus grande influence sur la Francophonie, la France. « Les grands perdants dans cette histoire, ce sont le Canada et le Québec » dit Bertin Leblanc, « parce qu’ils perdent de leur l’influence sur la scène internationale ».

Selon lui, il y a une leçon à tirer pour la presse québécoise. « Les médias du Québec ont complètement embarqué dans cette histoire du Journal de Montréal » dit Bertin Leblanc, « sans jamais expliquer le contexte ». Le scoop du Journal n’était pas une fausse nouvelle, mais il faut comprendre ce que c’est qu’un appartement de fonction. « Ce n’était pas comme si Michaëlle Jean rénovait son appartement à elle. Ces rénovations, payées par les pays membres, se sont même finalement avérées un bon placement immobilier » ajoute l’auteur. « Ce que j’ai trouvé le plus dur, c’est de constater qu’en dehors de cette histoire, les médias québécois s’intéressaient très peu, voire pas du tout, à ce qui se fait à l’Organisation internationale de la francophonie en général et au travail de sa Secrétaire générale en particulier », déplore Bertin.

Comme de nombreuses BD, Éléments de langage se lit très facilement. « Mais attention, c’est une histoire vraie », tient à préciser Bertin Leblanc, ajoutant qu’il s’en est tenu strictement aux faits. Malgré cette apparence de légèreté que donne le genre « BD », Éléments de langage aide à comprendre comment ça se passe pour vrai dans les coulisses d’une grande organisation internationale et donne à réfléchir sur la couverture du monde diplomatique par les médias québécois. Dans les faits, Bertin Leblanc nous offre ici une véritable leçon de realpolitik, qui serait à sa place dans les cours de communication, de gestion de crise et de science politique.

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Un projet en marche : Le Festival international de journalisme de Carleton-sur-mer.

Après avoir passé l’essentiel de sa vie professionnelle à l’étranger, Bertin Leblanc développe un projet au Québec, Le Festival international du journalisme de Carleton-sur-mer. Le projet prend forme et pourrait voir le jour en 2023. Le FIJC réunirait journalistes, étudiants, professeurs et public intéressé à prendre quelques jours dans un environnement maritime exceptionnel pour discuter des grands enjeux médiatiques, comme la liberté de presse, la désinformation, l’éducation aux médias et autres. Un projet prometteur. À suivre.