par Philippe Lapointe

Les initiatives québécoises pour contrer la désinformation se multiplient dans les médias québécois, comme partout en Occident. Tellement qu’on peut dire que la vérification des faits (fact checking) est devenue une discipline journalistique en soi.

Ça se comprend : l’ampleur du phénomène de la désinformation atteint des niveaux difficiles à imaginer et constitue une menace réelle aux fondements de nos démocraties. Un exemple parmi d’autres, aux États-Unis seulement, dans la semaine précédant et la semaine suivant l’élection du président Joe Biden, Twitter a recensé à lui-seul plus de 300 000 messages potentiellement frauduleux.

« L’élection de Donald Trump a été un wake-up call pour de nombreux journalistes », dit Pascal Lapointe, de l’Agence Science-Presse, un des pionniers de la lutte à la désinformation au Québec.  « Puis, avec la pandémie, le flot des fausses nouvelles s’est encore accéléré », ajoute-t-il.

« La question est, que pouvons-nous faire pour contrer une marée aussi puissante? », demande Michel Cormier, ex-patron de l’information de Radio-Canada. Michel siège au Conseil de Reporters sans frontières (RSF). Il s’est joint à titre de conseiller à l’organisation internationale NewsGuard, un regroupement de journalistes professionnels qui se consacrent à évaluer la fiabilité des informations publiées en ligne partout dans le monde. L’organisation évalue chaque information selon une grille rigoureuse, puis leur attribue une étiquette verte ou rouge.

Au Québec, NewsGuard s’ajoute aux initiatives actuelles pour contrer la désinformation, comme les Décrypteurs de Radio-Canada, l’agence Science-Presse et plusieurs autres. La culture de vérification des faits est déjà bien implantée dans les médias traditionnels.  Les informations publiées sur les sites de médias comme Radio-Canada, TVA, Le Devoir, La Presse, le Journal de Montréal, The Montreal Gazette et autres sont vérifiées et validées en conformité avec les normes et pratiques journalistiques.

Sur les médias sociaux, c’est une autre histoire. Les GAFAM ne se conforment d’aucune manière aux codes d’éthique et guides de déontologie que s’imposent les médias dits « traditionnels » et ils n’ont visiblement pas envie de le faire. Pire, il règne sur les médias sociaux une culture d’opacité désolante.

Sous les pressions publiques et gouvernementales, les géants du numérique ont exprimé leur volonté de faire mieux à cet égard, notamment en donnant des contrats, de « fact checking » à des entreprises spécialisées. Parmi elles, Lead Stories, basée au Colorado. Lead Stories travaille pour Twitter, Facebook, Tik Tok et vise à débusquer les fausses nouvelles dès qu’elles sont publiées, sans attendre les plaintes. Au Québec, Lead Stories avait engagé plusieurs journalistes pigistes pendant les dernières campagnes électorales fédérale et municipales, mais a mis fin aux ententes à la fin des campagnes.

Que vaut une vérification des faits une fois que la fausse nouvelle est en ligne? Mieux que rien, mais le mal est fait. Ainsi la nouvelle la plus partagée sur Facebook en 2021 est une fausse nouvelle, selon laquelle un médecin est décédé en Floride après avoir reçu un vaccin contre la COVID. 54 millions de partage… avant que Facebook ne se décide à agir, trois mois après avoir reçu confirmation que cette nouvelle était fausse.

Discerner le vrai du faux représente un vrai défi pour le citoyen. Le Canada n’est certainement pas à l’abri des Fake News, et des sites canadiens à l’apparence sérieuse comme mondialisation.ca (en anglais : Global Research) agissent comme des rouages importants de désinformation partout sur le globe. Global Research rejoint 350 000 personnes et encourage ouvertement ses lecteurs à transmettre ses faussetés sur les médias sociaux.

Que faire? Selon Line Pagé, fondatrice et présidente du Conseil d’administration du CQEMI (le Centre québécois d’éducation aux médias et à l’information), la clé repose en partie sur l’éducation des plus jeunes. Le CQEMI se consacre à aider les citoyens – les jeunes d’abord – à mieux s’informer et à combattre la désinformation.  Sa formation « 30 secondes avant d’y croire » se distingue comme un outil particulièrement efficace pour faire la différence entre une vraie et une fausse information. Mise sur pied avec la collaboration du milieu, la FPJQ et l’Agence Science-Presse, la formation d’environ une heure est offerte dans les écoles secondaires, les bibliothèques et les milieux de travail. Présentée sous forme d’atelier, on apprend les principes de base de vérification des sources et des faits. « Et ça fonctionne », dit Line Pagé. « Les ateliers sont donnés par des journalistes en chair et en os », dit-elle. « Ça ajoute de la crédibilité à l’exercice ».

Près de 30 000 jeunes Québécois ont suivi la formation jusqu’ici. En France, ce genre de formation fait partie des programmes scolaires, ce que souhaite Line Pagé et beaucoup de ceux qui sont préoccupés par la désinformation ambiante. « Plus de 90% des jeunes sont exposés à des informations fausses dans leur quotidien », dit Line Pagé. « Ajouter une formation de base pour apprendre à discerner le vrai du faux leur donnerait des outils fort utiles pour mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent ».

Parce qu’elles craignent que notre démocratie soit vraiment mise en danger par la désinformation, des voix de plus en plus nombreuses expriment aujourd’hui le besoin d’une action concertée et vigoureuse des gouvernements et de la société civile.