Deux ans après la mobilisation étudiante contre la hausse des droits de scolarité, et alors que les recteurs dénoncent le peu de place accordée au thème de l’éducation dans la campagne électorale, le Centre d’études sur les médias (CEM) de l’Université Laval publie un rapport sur la couverture journalistique du printemps érable. Pas de partialité de la part des journalistes concluent ses auteurs. Mais trop de nouvelles et pas assez d’analyse.

Deux ans après la mobilisation étudiante contre la hausse des droits de scolarité, et alors que les recteurs dénoncent le peu de place accordée au thème de l’éducation dans la campagne électorale, le Centre d’études sur les médias (CEM) de l’Université Laval publie un rapport sur la couverture journalistique du printemps érable. Pas de partialité de la part des journalistes concluent ses auteurs. Mais trop de nouvelles et pas assez d’analyse.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

«Les médias québécois ont offert des contenus le plus souvent sans orientation positive ou négative, note Daniel Giroux, secrétaire général du Centre d’études sur les médias. Et quand ils ont coloré leurs contenus, ils ont été en général plus critiques envers le gouvernement du Parti libéral qu’envers le mouvement étudiant.»

Cette étude qui s’est étendue sur plusieurs mois, comporte plusieurs volets. Les chercheurs ont d’une part procédé à l’analyse des quatre grands quotidiens montréalais, à savoir le Journal de Montréal, La Presse, Le Devoir et The Gazette, des deux téléjournaux de fin de soirée sur les ondes de Radio-Canada et de TVA, des émissions 24 heures en 60  minutes à l’antenne de RDI et Dumont le midi sur la chaine V, ainsi que du site internet tvanouvelles.com. Et d’autre part, réalisé des entrevues avec des citoyens montréalais ainsi qu’avec un panel d’experts constitué de dix intellectuels choisis en raison de leur expérience ou de leurs recherches, de leur indépendance d’esprit et de leur intérêt pour le conflit étudiant et les enjeux qui le sous-tendaient.

«Durant tout le conflit, étudiants et manifestants ont décrié l’impartialité des journalistes, explique Daniel Giroux. Nous avons voulu savoir ce qu’il en était réellement et nous en concluons que les journalistes ont bien fait leur travail. Dans 80% des cas, ils ne font que relater les événements sans porter de jugement. Et lorsque jugement il y a, nous remarquons qu’il est plutôt en faveur des étudiants.»

Trop de chroniques?

Alors pourquoi ce sentiment que la couverture était partiale?

«Parce que la plupart des gens tirent ce genre de conclusions en fonction de leur propre opinion, estime Daniel Giroux. Alors, lorsque les idées sont très tranchées, le débat très émotif, forcément, on ne repère dans les médias que ce qui n’abonde pas dans son sens. On voit le même phénomène aujourd’hui sur le débat sur la Charte. Et l’ombudsman de Radio-Canada croule sous les plaintes concernant le traitement du conflit israélo-palestinien. Or, ces plaintes viennent des deux communautés.»

Un sentiment d’injustice qui trouve sans doute aussi sa source dans la profusion de chroniques clairement anti-étudiantes. Que ce soit notamment au Journal de Montréal, à Dumont le midi ou tvanouvelles.com, les donneurs d’opinion étaient en effet dans leur grande majorité en faveur de l’augmentation des droits de scolarité et ont largement insisté sur les violences en marge des manifestations.

«On ne peut pas reprocher aux chroniqueurs de donner leur opinion, ils sont payés pour ça, commente cependant M. Giroux. On peut seulement regretter qu’il n’y ait pas plus de diversité au sein d’un même organe. Mais je pense que la population sait faire la différence entre la nouvelle et la chronique, le billet de blogue ou encore un coup de gueule.»

Impartial mais incomplet

Impartiale donc, la couverture médiatique du printemps érable. Mais cependant incomplète, à en croire les deux panels, experts et citoyens. Avec une grande absente parmi les genres journalistiques, l’analyse, l’enquête. Ainsi, tous regrettent que les médias en soient restés à déverser la nouvelle, le contenu des conférences de presse presque quotidiennes, les manifestations, la violence, le travail des forces de police, les négociations, les votes, etc. Sans expliquer les tenants et les aboutissants de cette mobilisation étudiante sans précédent.

Un meilleur traitement des origines de la crise aurait permis de mieux comprendre les enjeux, croient certains. D’autres auraient souhaité avoir plus d’informations sur la démocratie étudiante, sur le financement et la gestion des universités, sur les conséquences réelles d’une augmentation des frais de scolarité ou de leur gel, sur les réseaux et les influences des différents leaders étudiants, plus que sur leurs personnalités si séduisantes fussent-elles, etc.

Car comment expliquer que malgré une couverture médiatique comme jamais il n’y en a eu dans l’histoire moderne du Québec, à en croire les chiffres d’Influence Communication, les Québécois aient l’impression de ne pas avoir compris les enjeux de la crise? Et à qui la faute?

Hypocrisie et bonne conscience

«Quand il s’agit de trouver un coupable, on a vite tendance à pointer les propriétaires du doigt, écrit Florian Sauvageau, directeur du CEM, dans un des rapports consacrés à l’étude. Les enquêtes, les dossiers fouillés coûtent cher et rapportent moins, entend-on souvent, qu’une couverture événementielle teintée d’action et d’émotion. (…) Des médias n’hésitent pourtant pas à mettre l’effort nécessaire pour creuser certains dossiers. Les enquêtes journalistiques et les révélations sur la corruption au Québec depuis quelques années en sont un exemple éloquent. Sans le travail soutenu de certains médias, la Commission Charbonneau n’aurait jamais vu le jour. Pourquoi ne pas l’avoir fait dans le cas du conflit étudiant?», questionne-t-il.

À cette interrogation, Daniel Giroux fait valoir que les enjeux liés à l’éducation sont complexes, techniques, rébarbatifs, et qu’on peut donc comprendre que peu de médias aient souhaité s’embarquer là-dedans, de peur d’ennuyer leur auditoire.

«Alors, oui c’est une des failles que nous avons trouvées en analysant toute la couverture, conclut le secrétaire général du CEM. Mais on peut aussi se demander s’il n’y a pas un peu d’hypocrisie de la part de la population, qui voudrait se donner bonne conscience. Les gens qui ont émis cette critique ont-ils seulement lu ou écouté les quelques analyses et enquêtes qui ont quand même été faites par certains journalistes? S’il y en avait eu plus, s’y seraient-ils vraiment intéressés? Il aurait fallu les suivre à la trace pour le savoir… Mais il ne faut oublier quand même que le spectaculaire est un vecteur important de consommation médiatique.»

Tous les résultats de cette étude, sur le site du Centre d’études sur les médias

À voir aussi:

Journalistes pris à partie par le SPVM: la FPJQ consternée et préoccupée

GGI – La contestation étudiante dans l'oeil des médias

Manifestation étudiante: la police s'en prend aux journalistes