Par Philippe Lapointe

Journaliste et chroniqueur politique respecté, Gilbert Lavoie a fait un séjour de quelques années en politique pour travailler comme secrétaire de presse de Brian Mulroney. De 1989 à 1992, il a travaillé au cœur de la machine fédérale, ce qu’on appelle à Ottawa le PMO (Prime Minister’s Office ou Bureau du premier ministre), là où se prennent les décisions. Cette période constitue l’essentiel de son livre.

Gilbert Lavoie écrit bien. Dans la cour des grands aux éditions Septentrion se lit comme un roman et en possède plusieurs attributs. On y trouve entre autres une galerie de personnages fascinants, autour du premier ministre du Canada, Brian Mulroney, lui-même personnage plus grand que nature à qui l’auteur voue respect et affection.

Riches en anecdotes, le livre raconte des années bien pourvues en actualité, notamment les années Meech (1989-1990). Si les coulisses du pouvoir et le journalisme politique vous intéressent, précipitez-vous à lire Dans la cour des grands.

Philippe Lapointe

Avant ton embauche comme secrétaire de Brian Mulroney, la vie dans les coulisses du bureau du premier ministre te semblait plus palpitante que la réalité que tu as découvert. Tu as été déçu?

Gilbert Lavoie

Vue de l’intérieur, la réalité n’est pas aussi glorieuse qu’on l’imagine de l’extérieur. Au bureau du premier ministre, on vit dans une bulle. Il y a des tensions internes, des luttes de pouvoir. Le plus souvent, l’activité ne consiste pas à planifier de grandes politiques, mais à survivre à la joute politique. Faut être fait fort.

Philippe Lapointe

Tu racontes qu’il y a une obsession à vouloir contrôler le message.

Gilbert Lavoie

La couverture politique des médias est une préoccupation centrale. Les contenus des grands médias sont scrutés à la loupe et font l’objet d’une discussion à tous les matins. En politique, le moindre incident peut faire dérailler les choses. L’essentiel de la planification au bureau du PM est donc de tout mettre en œuvre pour éviter les dérapages et incidents de parcours. Le contrôle du message est essentiel. En contrôlant le message, on contrôle l’ordre du jour.

Philippe Lapointe

À l’époque de Mulroney, le Canada jouissait d’une réelle influence sur la scène internationale. Tu insistes sur l’importance pour le leader de maintenir des liens personnels avec les dirigeants des autres pays.

Gilbert Lavoie

Brian Mulroney a pu faire avancer des dossiers importants justement parce qu’il avait développé des relations, et même des liens d’amitié, avec Ronald Reagan, George Bush (père), Margaret Thatcher et François Mitterand. Un jour, je suis témoin de la scène suivante : Le président américain, George Bush, se penche à l’oreille de Mulroney et lui demande, en parlant du président de l’URSS, Mikhaël Gorbatchev : « Can We Trust Him? ». Pour arriver à ce niveau de confiance, ça prend du temps.

Ça me choque de lire à l’occasion dans les médias que les voyages du premier ministre à l’étranger coûtent trop cher. Ils sont pourtant essentiels pour développer ces liens entre les dirigeants. C’est évidemment différent avec un politicien comme Donald Trump. On ne peut pas vraiment développer des liens de confiance avec un individu pareil.

Philippe Lapointe

Pour les journalistes, c’est important d’accompagner le premier ministre dans ses déplacements?

Gilbert Lavoie

Pour les journalistes, c’est une occasion de développer des contacts précieux. C’est d’ailleurs encore plus vrai aujourd’hui qu’à l’époque. Depuis le 11 septembre 2001, les médias s’intéressent plus sérieusement à l’actualité internationale. À l’époque, plusieurs médias qui voyageaient avec nous cherchaient surtout à piéger le premier ministre sur des enjeux canadiens. Il faut dire que dans le cas spécifique de Mulroney, il y avait une certaine presse anglophone, surtout les journaux Sun, qui le détestaient ouvertement et voulaient juste le faire trébucher.

Philippe Lapointe

Tu as connu le monde politique des deux côtés, de l’intérieur et aussi de l’extérieur, comme correspondant parlementaire et chroniqueur. Tu parles des journalistes qui n’aimaient pas Mulroney. Mais d’un autre côté, est-ce qu’il n’y avait pas, chez d’autres journalistes, une trop grande proximité entre certains journalistes et les politiciens? Est-ce que ça ne donnait pas parfois un journalisme plutôt complaisant?

Gilbert Lavoie

Le bon journalisme ne doit pas être complaisant, mais il ne doit pas être malicieux non plus. Il y a effectivement moins de proximité aujourd’hui, et c’est peut-être une bonne chose. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès contraire.

Il arrive que faire du journalisme d’enquête mette une telle pression sur le journaliste qu’il se sente une obligation de publier quelque chose, même si tous les faits ne sont pas vérifiés. On l’a vu dans le cas de plusieurs enquêtes où les journalistes ont publié des informations qui leur avaient été coulées par les policiers, et qui se sont révélées fausses. Cette pression de « sortir » la nouvelle aussi rapidement a des effets pervers dangereux. L’internet et les médias sociaux ajoutent à ce risque.

Philippe Lapointe

Dans les années 90, il y avait moins de pression sur la vitesse. Est-ce qu’on pratiquait un meilleur journalisme? Serais-tu nostalgique?

Gilbert Lavoie (en riant)

Je me suis toujours juré de ne jamais dire : « Dans le temps, c’était mieux ». La vérité, c’est que ce n’était pas mieux. Comme aujourd’hui, il y avait des excellents journalistes. Et d’autres moins bons… Sur le fond, ça reste le même métier.