Steve Rioux, Le Trente |

Le respect des aînés dans la profession journalistique s’en va-t-il chez le bonhomme? Mes aïeux! Je le crains…

L’autre jour, un vieux journaliste que je connais un peu m’a raconté avec quel raffinement son nouveau patron l’a accueilli au moment d’être engagé, il n’y a pas très longtemps, par un gros quotidien d’ici. «Il m’a invité à dîner et, quand je suis arrivé au restaurant, la première chose qu’il m’a dite c’est: “Toi, crisse, t’es chanceux d’être icitte! Parce que des vieux, j’en veux pus!”.»

Bienvenue à bord, vieille branche!

Il n’empêche que cette anecdote révèle une réalité: il y a du jeunisme dans nos médias.

Des langues sales m’ont confié que les patrons préféraient les jeunes pour une bonne raison. Parce que les puceaux du hard news obéissent au doigt et à l’œil, avec en prime l’entrain au bout du crayon.


Steve Proulx, Le Trente |

Le respect des aînés dans la profession journalistique s’en va-t-il chez le bonhomme? Mes aïeux! Je le crains…

L’autre jour, un vieux journaliste que
je connais un peu m’a raconté avec quel raffinement son nouveau patron
l’a accueilli au moment d’être engagé, il n’y a pas très longtemps, par
un gros quotidien d’ici. «Il m’a invité à dîner et, quand je suis
arrivé au restaurant, la première chose qu’il m’a dite c’est: “Toi,
crisse, t’es chanceux d’être icitte! Parce que des vieux, j’en veux
pus!”.»

Bienvenue à bord, vieille branche!

Il n’empêche que cette anecdote révèle une réalité: il y a du jeunisme dans nos médias.

Des langues sales m’ont confié que les patrons préféraient les jeunes pour une bonne raison. Parce que les puceaux du hard news obéissent au doigt et à l’œil, avec en prime l’entrain au bout du crayon.

C’est vrai. On peut demander n’importe quoi à un jeune. On peut le payer moins cher, l’installer sur des échasses et l’envoyer dans la demi-heure couvrir le congrès annuel des éplucheurs de bananes. Et on peut lui demander d’en faire un compte rendu détaillé en direct d’un océan à l’autre pour l’heure du souper, en insistant pour que ses scies ne mangent pas ses raies.

S’il se plante, on peut lui dire qu’il n’est peut-être pas fait pour ce métier, en fin de compte.

Bref, on comprend vite pourquoi les jeunes ont la cote. Mais j’étais loin de me douter que celle du vieux était aussi mauvaise.

Remarquez, on connaissait déjà l’aversion des gens de télévision pour la ride féminine à l’écran. L’arrivée du format HD, d’ailleurs, ne risque pas d’améliorer la situation. Or, il semble que l’intolérance aux cheveux gris soit un phénomène quasi généralisé.

Vous auriez dû voir la couleur des échanges qui se sont tenus récemment au comité de rédaction du Trente. Le sujet : «Pour ou contre la vieillesse en journalisme?» Ironiquement, je me suis surpris à être:

    * Le plus jeune du groupe
    * Le plus fervent défenseur du troisième âge

«Un petit instant, lançai-je à mes collègues, c’est important un vieux journaliste dans une salle de rédaction! T’sais… pour avoir de la perspective sur les grands enjeux!

Vraiment? de répondre un de mes adversaires plus âgés. Donne-nous donc un exemple où il est vraiment important d’avoir cette fameuse “perspective de vieux”.

– Ben… répondis-je dare-dare, Bernard Derome! Il en a de l’anecdote derrière la cravate quand vient le temps d’animer une soirée d’élections!

Peut-être… mais penses-tu vraiment qu’un Patrice Roy ne serait pas capable d’être aussi bon que lui?

Ouan… C’est vrai que…»

Toujours au même comité de rédaction, un autre vieux journaliste en a profité pour faire exactement l’inverse de l’expression «prêcher pour sa paroisse» en déclarant: «Les vieux sont souvent moins bons que les jeunes.»

Un vieux qui prend pour les jeunes! J’hallucine, ou quoi?

Le collègue en question soutenait que la nouvelle génération de journalistes était mieux formée que l’ancienne. Il a rappelé que certains vieux journalistes avaient été engagés à une époque où une once de jugeote et la capacité de tenir un crayon suffisaient pour décrocher un emploi dans un quotidien. «La vérité, c’est que les jeunes font du bien meilleur boulot que leurs collègues de la vieille garde», a-t-il dit en substance.

Les puceaux du hard news obéissent au doigt et à l’œil, avec en prime l’entrain au bout du crayon.

Cela m’a fait penser à ce bon vieux Foglia qui, dans sa chronique de La Presse en mai dernier, faisait lui aussi l’éloge de la verte jeunesse: «Chaque fois que je rencontre un ou une jeune adulte, que ce soit ces cégépiens qui me demandent des entrevues, que ce soit ceux avec lesquels je travaille à La Presse, […] chaque fois, je les trouve pas mal plus allumés que je pouvais l’être à leur âge.»

À ce même comité de rédaction, on s’est posé finalement la question que l’on aurait dû se poser au début: quand est-ce qu’on devient vieux?

J’ai ma petite théorie naïve là-dessus. Moi je dis qu’on reste jeune tant et aussi longtemps que les vieux nous impressionnent. On devient vieux le jour où l’on pense que les jeunes sont meilleurs que nous… -30-

Steve Proulx est chroniqueur Médias à l’hebdomadaire Voir. Il n’est pas encore vieux, mais ce n’est qu’une question de temps.
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Vol. 32, no 9, octobre 2008

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