Des textes faisant l’apologie du Parti communiste chinois (PCC) circulent au Canada, par le biais de chaînes télévisées contrôlées par le gouvernement chinois et du fil de communiqués de presse de CNW. Cette pratique s’étend au monde entier, dans le cadre d’une vaste réforme lancée par le président chinois Xi Jinping visant à influencer la perception étrangère de ce pays.

par Pascaline David

Le groupe CNW Ltée, société de diffusion de communiqués canadienne fondée en 1960, appartient lui-même à Cision, une entreprise enregistrée aux îles Caïmans. Sur le fil de presse du groupe, plus de 130 communiqués ont été diffusés en français –et la moitié en anglais- par la China Global Television Network (CGTN), depuis le 28 février 2020. Contrôlée par le Parti communiste, la CGTN est le volet international du diffuseur d’État China Central Television (CCTV).

Alors que les premiers communiqués concernent surtout la « bonne gestion » de la COVID-19 par le gouvernement chinois, les thèmes les plus récurrents sont désormais la transition écologique, les efforts de coopération internationale ainsi que la grandeur du parti et de son dirigeant, Xi Jinping. Les communiqués, qui ressemblent à des articles journalistiques, ne sont jamais signés, mais ils renvoient tous à la même personne-ressource, dénommée Jiang Simin.

Tous les médias publics les plus importants de Chine ont désormais une présence internationale, d’après un rapport de l’organisation non-gouvernementale américaine Freedom House, dont Xinhua -une agence de presse fondée par le PCC- qui diffuse aussi des communiqués sous forme de reportages sur le fil CNW. « Les médias chinois ont leurs propres bureaux et journalistes à l’étranger qui produisent des articles sensés adapter le discours officiel à chaque pays », affirme Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, un centre d’expertise indépendant sur les questions de sécurité internationale et de défense.

Ce sont ensuite les journaux et les agences locales qui choisissent ou non de vendre un espace pour ces textes dans leur média. Dans le cas de Cision, CGTN est un client comme un autre, qui paie un montant d’argent pour publier ses communiqués sur la plateforme au Canada.

« Qu’un pays fasse sa promotion et tente de lisser son image, ce n’est pas illégal et bien des États le font, analyse M. Bondaz. La question est plutôt de savoir si, dans les reportages et les pratiques journalistiques, le droit national du pays qui les diffuse est respecté. Libre à la Chine de parler des beaux paysages et des pandas, mais elle ne peut pas diffuser des confessions forcées de ressortissants ouïghours. »

Le problème des confessions forcées

L’exemple pris par M. Bondaz est loin d’être le fruit du hasard. Plusieurs médias chinois ont participé à la diffusion internationale d’aveux forcés par des prisonniers d’opinion chinois et d’autres victimes de la répression d’État, selon un rapport du groupe de défense des droits Safeguard Defenders. L’organisme a examiné 45 de ces confessions forcées enregistrées entre 2013 et 2018, dont 60 % concernaient des journalistes, des blogueurs, des éditeurs de livres, des avocats ou des militants. Les personnes qui représentent un risque politique sont particulièrement susceptibles d’être victimes d’actes de torture en Chine selon Amnesty International, notamment les Ouïghours, peuple à majorité musulmane établi dans la province du Xinjiang.

Dans les communiqués de presse diffusés sur le fil canadien CNW, plusieurs évoquent le « terrorisme » dans la province du Xinjiang. L’un d’entre eux, intitulé « Comment les extrémistes emprisonnés au Xinjiang sont-ils traités? », présente un documentaire produit par CGTN, dénommé « The War in the Shadows: Challenges of Fighting Terrorism in Xinjiang ». On y voit, entre autres, une jeune étudiante décrite comme « radicalisée », détenue en prison et s’excusant en pleurs face à la caméra.

« Sans accès direct aux victimes, il est évidemment impossible de le dire avec certitude, mais cela ressemble en effet à un possible aveu forcé, analyse Laura Harth, directrice de campagne à Safeguard Defenders. Nous avons remarqué que CGTN a diffusé d’autres documentaires vidéo liés au Xinjiang par le passé. » Ces documentaires orchestrés par le gouvernement viseraient à réfuter les allégations selon lesquelles il persécute les Ouïghours, selon le Uyghur Human Rights Project (UHRP), organisme de défense des droits de Ouïghours.

Interrogée à ce sujet, Cision indique que des processus sont bel et bien en place pour réguler le contenu sur sa plateforme, mais l’entreprise n’a pas souhaité donner plus de précisions. « Merci d’avoir porté ces communiqués à mon attention, répond Duane Bayley, directeur du service contenu, par courriel. Nous (les) examinerons, déterminerons si une action est nécessaire et travaillerons avec notre client de manière appropriée. »

Plaintes aux régulateurs

En 2019, Safeguard Defenders a déposé une plainte auprès du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), en fournissant des preuves de « la diffusion systématique, intentionnelle et généralisée de tels contenus abusifs » par CCTV-4 et CGTN au Canada, où elles sont autorisées à diffuser en ondes depuis 2006. Au Canada, Rogers distribue CGTN et China Central Television-4 (CCTV-4), tandis que Vidéotron offre CCTV-4 au Québec.

« On nous a dit à maintes reprises que [notre plainte] était en attente d’examen, explique Laura Harth. Il semble évident qu’ils [le CRTC] ont bloqué cette question sans fournir aucune explication réelle. » Aucune décision n’a été prise depuis, et le silence du CRTC  reste inexpliqué.

À la suite de plaintes similaires, le régulateur britannique Ofcom a suspendu la licence de diffusion de CGTN au Royaume-Uni et l’a sanctionnée pour la diffusion d’aveux forcés. Deux plaintes font actuellement l’objet d’une enquête par le régulateur français de la télévision, tandis que les fournisseurs de services d’autres pays comme l’Australie et la Norvège ont décidé de manière autonome de suspendre la CGTN.

Diffusion à grande échelle

L’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem), un organisme parapublic français, a récemment publié un rapport de 650 pages sur les réseaux d’influence de la Chine. On peut y lire que la CGTN et d’autres jouent un « rôle clé non seulement dans la diffusion d’un discours positif sur la Chine » et comme « relais de récits construits par le Parti. » Le rapport conclut que les « opérations d’influence de la Chine se sont considérablement durcies ces dernières années et que ses méthodes ressemblent de plus en plus à celles employées par Moscou. »

Ce changement a pris racine en 2014, lorsque Xi Jinping a enclenché une vaste réforme au cœur de laquelle se retrouve CGTN. « Cela repose sur l’imposition d’éléments de langage afin d’influencer la perception de la Chine à l’étranger », souligne Antoine Bondaz. Concrètement, il s’agit de multiplier les canaux, professionnaliser la communication afin de « mieux raconter l’histoire de la Chine ».


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pascaline David