par Mathieu-Robert Sauvé

En 1947, un journaliste américain du nom de Burton LeDoux (1893-1979) se rend à Saint-Rémi d’Amherst, à 20 km à l’ouest de Mont-Tremblant, pour interviewer des travailleurs d’une mine de silice aux prises avec d’étranges symptômes. Ce qu’il découvre durant son séjour de trois mois, c’est qu’une maladie pulmonaire causée par la poussière de cette mine, la silicose, a tué en quelques années 46 mineurs, soit plus du quart des hommes du village.

« Les victimes de Saint-Rémi sont nos frères », titre l’éditorial publié en une du numéro 87 de la revue Relations en mars 1948. L’article de LeDoux, qui fait plus de 20 pages dans ce numéro, relate avec précision les effets de l’inhalation de la poussière de silice qui provoque après seulement quelques mois des effets irréversibles. Dans de nombreux cas, la mort survient. Les plus jeunes ont seulement 22 ans.

La mine (photo MRS)

Le journaliste nomme une à une les victimes et explique les circonstances dans lesquelles elles ont succombé à cette maladie professionnelle que l’employeur ne reconnaît pas.

Des extraits de son enquête paraissent dans les médias nationaux de l’époque : La Presse, Le Devoir. Des éditoriaux sont rédigés pour dénoncer l’inaction de l’État et la collusion avec l’entreprise privée; sous les yeux (fermés) de l’Église.

« C’est le premier grand reportage d’enquête du Québec », commente le cinéaste Bruno Carrière, qui a réalisé pour le compte du village un documentaire de 30 minutes sur ce drame qui, selon lui, a mis la table pour les grandes luttes ouvrières à venir : 1948; l’Affaire silicose, l’histoire d’une injustice. Ce film n’est pas disponible en ligne mais des visionnements sont prévus durant certains événements. Les journalistes pourront le voir, notamment, durant le congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, en novembre.

À son avis, Burton LeDoux devrait être présenté dans les cours de journalisme comme le premier journaliste d’enquête du Québec.

Denise Bombardier en reportage

« Je me souviens de cette histoire qui m’avait traumatisée », confie la chroniqueuse et auteure Denise Bombardier. Elle s’était rendue à Saint-Rémi-d’Amherst avec son caméraman de l’émission Format 60, de Radio-Canada, en 1970.

La China Canada Clay and Silica, responsable de cette hécatombe, avait fermé boutique depuis plus de vingt ans. Mais les villageois étaient encore ébranlés par cette histoire. Un couple racontait à la caméra les effets de la maladie professionnelle sur sa famille.

« C’était tout un village qui était sous le contrôle de l’entreprise minière », se souvient la journaliste. Elle était encore au début de sa carrière et son patron, Gérald Godin, lui avait donné le feu vert pour ce projet de reportage. « Je trouvais important d’aller voir sur place ce qui restait de ce drame industriel », explique-t-elle à Projet J, peu après avoir visionné à notre demande le reportage que la société d’État vient de sortir de ses archives.

Peu de traces

Sur place, où je me suis rendu à l’été 2022 dans le cadre d’un article pour le Journal de Montréal, presque rien ne subsiste du désastre que l’Église et le gouvernement de Maurice Duplessis, qui tentait de se faire réélire, ont tenté de faire oublier.

La Canada China Clay and Silica s’est volatilisée quelques mois après la publication de l’article dans la revue Relations. Elle avait pris soin de faire disparaître tous les bâtiments. Ne restent plus, en 2022, que des ruines dans la forêt et la mine à ciel ouvert, dont l’accès est interdit.

Ce qui l’avait amenée à s’installer à Saint-Rémi d’Amherst est une roche blanche et friable qui s’était révélé, sous l’œil des prospecteurs, un rare gisement de silice cristalline, un matériau recherché pour l’industrie du verre et des cosmétiques, entre autres.

À l’époque, la santé des travailleurs n’est pas une préoccupation pour les entreprises privées. Le port du masque, par exemple, n’est pas obligatoire. De plus, les travailleurs doivent avoir complété cinq ans de travail avant de pouvoir réclamer des indemnités… à condition que le médecin de la compagnie ait bien identifié la maladie chez le patient.

Bruno Carrière estime que le journaliste qui a révélé cette affaire, armé de son crayon et d’un bloc-notes, mérite d’être réhabilité dans la mémoire collective.

Il sera entendu au moins à l’échelle locale puisque le maire du village, Jean-Guy Galipeau, et Ginette Lévesque, une descendante de victimes Saint-Rémi (son grand-père et deux de ses oncles en sont morts), travaillent à la réalisation d’un centre d’interprétation historique permanent qui devrait voir le jour à l’été 2023.

PDF Embedder requires a url attribute