Profession de plus en plus précaire, employés à qui on en demande toujours plus avec toujours moins, secteur très compétitif, redéfinition du métier lui-même, incertitude quant à l’avenir: tous les ingrédients d’un cocktail explosif sont là pour que le journaliste soit de plus en plus frappé par l’épuisement professionnel. ProjetJ s’est entretenu à ce sujet avec Caroline Goulet, conseillère en santé mentale à la Confédération des syndicats nationaux (CSN).

Profession de plus en plus précaire, employés à qui on en demande toujours plus avec toujours moins, secteur très compétitif, redéfinition du métier lui-même, incertitude quant à l’avenir: tous les ingrédients d’un cocktail explosif sont là pour que le journaliste soit de plus en plus frappé par l’épuisement professionnel. ProjetJ s’est entretenu à ce sujet avec Caroline Goulet, conseillère en santé mentale à la Confédération des syndicats nationaux (CSN).

Propos recueillis par Hélène Roulot-Ganzmann

ProjetJ: D’abord, qu’entend-on par épuisement professionnel?

Caroline Goulet: D’abord, il faut comprendre que l’épuisement professionnel n’est pas un diagnostic médical. Un médecin, face à quelqu’un qui vit un épuisement professionnel, va diagnostiquer soit un trouble de l’adaptation lié au travail, soit une dépression, selon les symptômes. Cela dit, c’est un phénomène qui est connu et reconnu et qui implique des états de très grande fatigue, à la fois physique, émotionnelle et intellectuelle. La personne se sent exténuée, vit de l’impuissance face à son travail, du désespoir, va même développer une attitude négative envers elle-même et même parfois, envers la vie… ça peut donc aller très loin et ça va se développer plus ou moins rapidement selon la tolérance au stress de la personne.

Ça signifie que le premier symptôme, c’est le stress?

Du stress, on en vit régulièrement. Ça peut être bon car ça amène à réagir face à une situation, à nous mettre en action. Mais ça devient problématique lorsque les gens en vivent de manière soutenue et qu’ils n’ont pas le temps de récupérer. Il y a alors des impacts physiques. Quand on est en période de stress soutenu, il y a une hormone qui travaille très fort, c’est le cortisol. Et pendant ce temps-là, les autres systèmes, notamment le système digestif, se mettent un peu en veille. Raison pour laquelle, on entend souvent que des gens font des ulcères lorsqu’ils vivent du stress de façon continue.

Comment peut-on repérer qu’une personne s’en va vers un épuisement professionnel?

Il y a beaucoup de signes précurseurs, mais il faut vouloir y être attentif. La personne devient plus triste, instable, agressive. Elle verbalise qu’elle est épuisée ou au contraire, elle devient plus individualiste et se terre dans un mutisme. Elle perd du poids ou elle en gagne, elle augmente sa consommation d’alcool, de drogues, de psychotropes. On fait souvent le parallèle avec quelqu’un qui se débat dans l’eau. Il essaye de s’en sortir, il se débat, il se débat. Et lorsqu’arrive l’épuisement professionnel, il a arrêté de se débattre, il est en train de couler. Pour éviter d’en arriver là, on mesure le niveau de détresse psychologique. Il s’agit de savoir à quelle fréquence les travailleurs se sentent nerveux, déprimés, agités, bons à rien, déprimés au point de ne plus parvenir à sourire, que tout demande un effort. Au Québec, une étude vient de démontrer qu’il y a un travailleur sur cinq qui ressent des niveaux de détresse modérés à élevés. C’est assez important.

Est-ce qu’il y a des terrains favorables à l’épuisement professionnel?

Clairement, les milieux de travail où les employés ne se sentent pas valorisés, reconnus. C’est un des facteurs les plus importants, car la personne va travailler de plus en plus fort pour gagner cette reconnaissance… qui ne viendra jamais. Elle va finir, non seulement par s’épuiser physiquement, parce qu’elle va en faire de plus en plus. Mais aussi psychologiquement parce qu’elle va remettre en cause ses capacités à atteindre l’objectif qui lui est fixé. Là où c’est plus pernicieux, c’est que parfois, c’est elle-même qui se fixe cet objectif et personne d’autre. On dit souvent que l’épuisement professionnel est une maladie de gens forts, de gens qui sont trop exigeants envers eux-mêmes. Autre terrain favorable, les milieux très compétitifs, ceux qui sont en crise, en pleine redéfinition. C’est en ça que je considère que les journalistes vont être de plus en plus à risque dans les prochaines années.

Justement, est-ce qu’aujourd’hui, les journalistes sont particulièrement touchés par l’épuisement professionnel?

Je n’ai pas de chiffres qui le confirment mais à regarder de près ce qu’il se passe dans le secteur des médias, il me semble que la table est mise pour que les cas se multiplient. D’abord parce que c’est un milieu compétitif et que les résultats de chacun sont mesurables: tu as écrit ou non ton article. D’où le phénomène du présentéisme, qui fait en sorte qu’on va au travail alors qu’on devrait rester chez soi pour récupérer. Ajoutons à cela la crise que traversent les médias et qui fait en sorte qu’on demande aux journalistes d’en faire toujours plus avec toujours moins. Ça implique une fatigue à la fois physique, due à la charge de travail, mais aussi émotionnelle, parce que le journaliste est en perte de repères. Il a choisi cette profession parce que qu’il avait une certaine idée, souvent idéaliste, de ce que doit être le métier, et il se retrouve dans une salle de nouvelles à tout faire: écrire, filmer, faire ses photos, monter, publier, twitter, etc. Avec la convergence, il perd aussi un certain sentiment d’appartenance. Il n’écrit plus pour un média auquel il tient. Il écrit sans trop savoir par qui se sera repris. Il est déçu et il se sent interchangeable et coincé: non seulement il a l’impression que c’est partout pareil, mais il entend aussi toutes les semaines parler de compressions et il ne veut donc pas perdre sa job. Du coup, il va donner de plus en plus…jusqu’à l’épuisement. C’est un cercle vicieux et je dois dire que je ne suis pas particulièrement optimiste concernant les journalistes…

La situation est-elle plus préoccupante encore chez les indépendants?

La encore, je n’ai pas de statistiques pour le dire. Mon sentiment, c’est qu’il y a du pour et du contre. Les indépendants sont plus précaires, c’est certain. Ils doivent travailler de plus en plus fort pour gagner la même chose, c’est épuisant certes. S’ils ne parviennent pas à ramener assez d’argent pour faire vivre la famille, ils peuvent le vivre mal et se déprécier. Dans le même temps, s’ils continuent à avoir des contrats en tant de crise, c’est valorisant, c’est une forme de reconnaissance de son travail. Et même si ce n’est pas si simple, ils peuvent diminuer la charge de travail s’ils sentent qu’ils perdent pied. Et ils s’évitent également tous les petits conflits et les phrases assassines, que draine un milieu de travail, et qui peuvent faire très mal.

Dans le même registre, existe-t-il un  clivage homme/femme en matière d’épuisement professionnel?

La réponse simpliste c’est de dire que oui, les femmes sont plus souvent arrêtées pour troubles psychologiques liés au travail que les hommes. Sauf que les mentalités sont encore telles qu’il est plus difficile pour un homme de s’arrêter. La perception sociale, c’est qu’un homme, ça doit être fort, ça ne lâche pas. Alors, il ne s’arrête pas mais il va plus souvent qu’une femme tomber dans l’alcoolisme, la toxicomanie, le jeu, etc. Il n’y a pas d’études qui prouvent qu’il y ait un lien, mais ce n’est peut-être pas très surprenant que ce soit les hommes de 30 à 45 ans qui se suicident le plus au Québec. Autre persistance, même si les rôles sont de plus en plus partagés, c’est encore la femme qui s’occupe le plus des travaux domestiques. Lorsqu’elle a une promotion et qu’elle doit donner plus, elle a la même charge lorsqu’elle rentre à la maison. Un homme qui a une promotion va pouvoir plus facilement se concentrer dessus. De ce point de vue, c’est assez logique que ce soit les femmes qui craquent le plus vite.

Ce qui signifie que l’épuisement n’est jamais seulement professionnel…

On considère que généralement, 60 à 70% de l’arrêt est dû au travail. Le reste est à chercher dans la vie personnelle, à savoir si la personne se sent soutenue à la maison, si elle traverse des difficultés financières, etc. Chaque cas est particulier, mais quand même, l’épuisement professionnel vient clairement de l’organisation moderne du travail. Ce ne sont pas les gens qui deviennent soudainement plus fragiles, c’est le travail qui est devenu malade.

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