Imperial Oil commandite et participe au contenu de l'exposition «Énergie, le pouvoir de choisir» du Musée des sciences et de la technologie à Ottawa. La nouvelle est présentée comme une exclusivité par Radio-Canada ce matin. Pourtant, elle était en substance dans le magazine Maclean's le mois dernier.

(texte mis à jour à 17h22)

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Imperial Oil commandite et participe au contenu de l'exposition «Énergie, le pouvoir de choisir» du Musée des sciences et de la technologie à Ottawa. La nouvelle est présentée comme une exclusivité par Radio-Canada ce matin. Pourtant, elle était en substance dans le magazine Maclean's le mois dernier.

Grâce à la Loi sur l'accès à l'information, Radio-Canada a obtenu des courriels échangés entre le musée et la directrice des affaires publiques de Imperial Oil, Susan Swan. Ces courriels démontrent l'ingérence de la pétrolière dans le message que véhicule l'exposition. Une ingérence à laquelle le musée à ouvert la porte en attribuant à Mme Swan la présidence du comité consultatif chargé de concevoir l'exposition. Le tout a été livré avec une commandite de 600 000 dollars. Au radio journal de 8 heures, la Première chaîne présentait la nouvelle avec la mention «Radio-Canada a appris que» et la note rouge «exclusif» apparaît sur les autres plateformes.

Pourtant, le 19 décembre, dans un article intitulé «The museum is the message», Maclean's révélait déjà que Imperial Oil, mais aussi Encana Corp. et l'Association Canadienne des producteurs pétroliers (ACPP), ont forgé le message de l'exposition du Musée des sciences et de la technologie, en plus de la commanditer. Le magazine citait des extraits de courriels compromettants échangés entre le musée et le président de l'ACPP, David Collyer. Là aussi, le journaliste avait obtenu des documents en vertu de la Loi sur l'accès à l'information.

Le Devoir, qui avait souligné le manque d'équilibre de l'exposition au moment de son inauguration, fin septembre, a repris la nouvelle le 20 décembre dans l'article «Sables bitumineux – Un musée national a invité les pétrolières à passer leur message». Il mentionne explicitement Maclean's: «Des documents obtenus par le magazine Maclean's en vertu de la Loi sur l'accès à l'information démontrent que l'industrie pétrolière a bel et bien eu son mot à dire dans le contenu d'une exposition sur l'énergie présentée à Ottawa».

Radio-Canada et Maclean's ne citent pas les mêmes courriels. De fait, le réseau public tient bel et bien des informations inédites, quoi que complémentaires. «Nous sommes les seuls à détenir ces courriels, et le nouvel éclairage qu'ils jettent sur cette exposition. Nous croyons, donc, qu'il est tout à fait pertinent d'utiliser le terme "exclusif"», souligne la réalisatrice Sylvie Robillard. «Des courriels, obtenus en vertu de la loi sur l'accès à l'information, révèlent que la représentante d'Impérial Oil a été, très étroitement, mêlée à la rédaction du contenu de l'exposition. Nous sommes en mesure de démontrer que bon nombre des suggestions de Mme Susan Swan se retrouvent maintenant textuellement sur les panneaux du musée», explique-t-elle (citations ajoutées post-publication).

La scoopite, une maladie courante

Au Québec, un consommateur de nouvelles peut lire ou entendre le terme exclusif et ses synonymes en moyenne 279 fois par jour, contre 120 fois dans le reste du Canada, selon Influence Communication. Ainsi, en 2011, 102 000 nouvelles étaient exclusives au Québec, soit une augmentation de 212% en 4 ans. La firme d'analyse média a ainsi attribué le prix «Bogue de l’année 2011» à «l’utilisation fréquente, voire abusive, de l’expression «exclusif» dans nos médias». «S’agirait-il d’un autre symptôme de notre paysage médiatique hyperconcentré et hyperconcurrentiel? À moins que les journalistes québécois soient plus aptes à trouver des nouvelles «exclusives» que leurs collègues du reste du Canada…», s'interrogeait ironiquement Influence Communication dans son bilan de l'actualité en 2011.

Selon le Conseil de presse du Québec (CPQ), le terme «exclusif» réfère au «caractère d'une information qui est publiée ou diffusée par un seul organe de presse». «Pour ne pas induire le public en erreur, [un média] doit utiliser ce procédé uniquement lorsqu’il juge très forte la probabilité d'être le seul à détenir cette information qu’il considère exclusive», indique le Conseil dans une décision rendue en mars 2010 portant sur l'usage de ce terme dans La Presse. Le CPQ a attribué un blâme au quotidien «pour utilisation inexacte du mot «exclusif»» dans le titre d'un article présentant une nouvelle que l'on pouvait lire dans Le Journal de Montréal le même jour.

L'ex-ombudsman de Radio-Canada, Julie Miville-Dechêne, s'est elle aussi penchée sur le fameux terme en 2010. Elle a répondu à une journaliste de The Gazette qui s'est plainte que des informations qu'elle avait révélées, au sujet des prêtres pédophiles de la congrégation de Sainte-Croix, soient présentées comme une exclusivité à l'émission Enquête. Bien qu'elle n'ait pas blâmé Enquête, car ses journalistes détenaient effectivement des informations inédites, l'ombudsman s'est inquiétée des stratégies de «mise en marché» de l'information: «à l’heure où l’information n’est plus le monopole des médias et où l’auditoire est de plus en plus fragmenté, un organe de presse ne peut plus se contenter de rapporter les nouvelles qui circulent partout. Il doit offrir quelque chose de plus. D’où le risque de surenchère dans le vocabulaire employé pour vendre une histoire», a-t-elle écrit dans sa révision.