La diffusion du reportage de l'émission Enquête de Radio-Canada, sur l'arrêt de la filature d'Eddy Brandone, a fait beaucoup de bruits, tant dans le milieu politique que journalistique. ProjetJ a regroupé quelques analyses et réactions.

La diffusion du reportage de l'émission Enquête de Radio-Canada, sur l'arrêt de la filature d'Eddy Brandone, a fait beaucoup de bruits, tant dans le milieu politique que journalistique. ProjetJ a regroupé quelques analyses et réactions.

 

Les politiciens

Les partis politiques, avec en tête le parti Libéral du Québec, n'ont pas tardé à réagir. Le premier ministre Jean Charest a vivement nié être intervenu ou même avoir été au courant de la situation. Il a même remis en question l'éthique des journalistes de Radio-Canada. De leur côté, des partisans libéraux se sont portés à la défense de leur chef. Karl Blackburn, directeur général du PLQ, a qualifié sur Twitter le reportage de “torchon”.

Du côté des autres partis politiques, les commentaires se sont fait critiques mais prudents. Pauline Marois a remis aux électeurs le soin d'en juger, en mentionnant toutefois "avoir encore des doutes”, alors que François Legault affirmait trouver l'interruption de la filature “troublante”. De son côté, Amir Khadir a déclaré qu'il “est inadmissible pour quelque raison que ce soit qu’on arrête une filature dans une cause criminelle juste parce que le filou rencontre le premier ministre du Québec.”

 

Les journalistes

En dehors de réactions privées, plusieurs journalistes, principalement des chroniqueurs et des éditorialistes, se sont prononcés sur le fond et la forme de l'émission. Chantal Hébert en reprend d'ailleurs les plus intéressantes sur son blogue de L'actualité. En dehors des nombreux appuis à leur collègues de Radio-Canada, d'autres sont plus durs, par exemple Daniel L'Heureux, qui estime qu' “il fallait dire que rien ne permet d’alléguer que Charest soit intervenu comme plusieurs le penseront. Malaise.” Une opinion que partage l'analyste de L'actualité.

 

La notion d'intérêt public

Parmi les questions les plus débatues, on retrouve celle de l'intérêt public de cette nouvelle. ProjetJ a intérrogé Pierre-Paul Noreau, éditorialiste en chef au Soleil, afin d'obtenir son avis sur la question. En soi, est-ce que l'interruption de la filature d'un suspect, immédiatement après que ce dernier ait rencontré le premier ministre est une question d'intérêt public? “Je pense que oui. On peut légitimement se demander pourquoi cette filature a-t-elle été arrêtée à ce moment là? Y a-t-il un lien avec la présence du premier ministre? Malheureusement la preuve n'est pas faite. Certaines personnes affirment que c'est parce que l'information nécessaire avait déjà été recueillie. C'est peut-être aussi un hasard. On est dans une zone nébuleuse. Le problème, c'est qu'à partir du reportage, on est incapable d'établir un lien clair et net entre l'arrêt de la procédure et une action du premier ministre. Mais plusieurs autres éléments sont intéressants et méritent qu'on s'y attarde. Par exemple que le premier ministre connaisse cet individu sous enquête, proche du Parti libéral depuis longtemps, que M. Brandone avoue lui-même connaître des gens liés à la mafia qui ont été accusés d'activités criminelles.Voilà certainement des aspects à fouiller”

 

Une question de timing

L'éditorialiste du Soleil est également prudent sur cet aspect. “Diffuser ce reportage sans être capable d'aller plus loin, ça va avoir un effet sur la campagne électorale. Le moment m'apparait donc délicat. Ça reste cependant absolument la prérogative de Radio-Canade de décider du moment opportun pour diffuser un reportage. Il ne faut pas oublier que ce reportage fait partie d'un tout. Radio-Canada continue à ajouter des pierres à un édifice depuis plusieurs années. Tout ça a commencé avec les enquêtes sur le monde de la construction.” souligne Pierre-Paul Noreau. “Il reste que c'est d'une grande importance d'apprendre qu'il pourrait y avoir une règle non-écrite à la Sureté du Québec de ne pas s'approcher des politiciens pendant une enquête.”

Finalement, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) a défendu dans son communiqué tant le contenu que le moment choisi par l'équipe d'Enquête pour la diffusion. “C'est précisément parce que le Québec est en campagne électorale que le sujet de cette filature interrompue, sur une connaissance de longue date de M. Charest, est d'intérêt public. Les électeurs sont en droit de connaître ces renseignements pour porter un jugement.Si elle avait choisi de taire ces informations durant la campagne, la SRC aurait bien mal joué son rôle de diffuseur public. D'aucuns auraient pu l'accuser de faire le jeu du gouvernement sortant.”

 

D'autres observateurs se questionnaient sur l'impact que ces informations auront en plein campagne électorale. Marc-François Bernier, professeur de communications à l'Université d'Ottawa explique sur Facebook que : “la question n'est pas de savoir s'il faut ou non diffuser une enquête en période électorale. On doit la diffuser. La question est de savoir ce que voulait démontrer cette enquête: ingérence politique ou inhibition policière à la SQ ? Dans le premier cas (ingérence), c'est zéro démonstration car absolument rien n'indique que le «suspect» se savait surveillé, encore moins le PM. Comment intervenir pour faire cesser la filature dans ces circonstances? Dans le second cas (inhibition) on a des sources anonymes qui se contredisent (et spéculent) quant aux raisons de l'interruption de filature. C'est malheureusement un reportage incomplet et fragile et c'est la diffusion d'un tel reportage qui soulève des questions pertinentes sur l'équité et l'intégrité du diffuseur et de ses journalistes, dans ce cas très précis. Cela n'enlève rien à leurs bons coups passés, mais ces bons coups ne doivent pas nous priver de sens critique”.

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