par Antoine Char

Florian Sauvageau aime bien ces mots d’Edgar Morin qui a fêté ses 101 ans le 8 juillet en disant ceci : « Ma vie, c’est un cheminement intellectuel au travers duquel ma pensée n’a cessé de se construire. Mais ce chemin n’a jamais été tracé et jamais ma pensée ne s’est trouvée achevée. Même encore aujourd’hui, elle reste inachevée. »

À l’instar du sociologue et philosophe français, « ce merveilleux touche-à tout auquel je ne me compare surtout pas », le professeur émérite de l’Université Laval n’a « jamais eu de chemin tracé ».

Avocat de formation, directeur de l’information et de la rédaction au Soleil de Québec, animateur d’émissions à la radio et à la télévision de Radio-Canada, collaborateur à la scénarisation et à la rédaction de documentaires de l’ONF (Office national du film), sa carrière « s’est construite au gré des hasards de la vie ».

À 81 ans, c’est toujours un boulimique de l’information.

« Je consacre encore beaucoup de temps (trop?) à l’actualité. Le matin, en utilisant la tablette, et ensuite, en cours de journée, l’ordinateur. Je reviens à la tablette en soirée. Et en lisant surtout des journaux, d’ici et d’ailleurs. Au moment des repas, je regarde les nouvelles à la télé. »

Les jours se suivent, les informations s’enchaînent et rien n’y fait, Florian Sauvageau ne délaisse son pain quotidien qu’en fin de soirée pour « des romans de préférence ».

L’un de ses derniers : Donbass du correspondant du Monde à Moscou, Benoît Vitkine, sur cette région minière ukrainienne aux frontières russes, en proie à un conflit armé depuis 2014. « J’ai certainement autant appris sur le contexte en Ukraine et au Donbass qu’en lisant les nouvelles. Le journalisme est une source d’information (et de culture) parmi d’autres. »

Information et connaissance

Quand il lui reste un peu de temps, l’ex-directeur du Centre d’études sur les médias qu’il a fondé en 1992, peaufine notamment un « long texte » sur Jean-Louis Gagnon (1913-2004), « “le père du journalisme moderne” au Québec, aujourd’hui hélas oublié ».

Si être journaliste permet à autrui de se cultiver, est-ce encore le cas à l’heure des réseaux sociaux qui ont bouleversé la pratique du journalisme? La réponse de Florian Sauvageau est sans appel : « Jean-Louis Gagnon aimait répéter que l’information, ce n’était pas la connaissance. Je crois qu’on peut dire la même chose de l’information et de la culture qui ne sont pas non plus synonymes. Le journalisme permet à autrui de s’informer. Cela peut contribuer à la culture de l’individu. Tout dépend du type de média et de journalisme et de ce que “autrui” fait de l’information. Les réseaux sociaux et Internet peuvent aussi être de formidables outils et instruments de culture. Tout dépend de leur utilisation. Mais il faudrait poser cette question à un sociologue ou à un philosophe. Il faudrait voir aussi quel sens donner au mot culture ».

Sauvageau pense justement à Edgar Morin, « avec qui j’ai eu la chance de passer plusieurs heures chez des amis, il y a une dizaine d’années ». Dans une entrevue au Devoir (6 mai 2017), le philosophe disait que « l’excès d’information tue la connaissance ».

Contribution

Figure de proue de l’enseignement universitaire du journalisme au Québec, Sauvageau est particulièrement fier « d’avoir participé, avec d’autres, à la mise en place des enseignements en journalisme à Laval à la fin des années 1960. Puis au développement de la recherche sur le journalisme ».

Bon nombre de ses anciens étudiants œuvrent un peu partout, « parfois depuis si longtemps que certains ont maintenant pris leur retraite »!

Nommé en 2017 officier de l’Ordre national du Québec pour sa contribution au monde de l’information, il est « plutôt optimiste » sur le journalisme d’aujourd’hui au Québec : « Après quelques années d’incertitude, notre journalisme me semble vivre une belle période. Depuis peu, quelques  médias ont beaucoup embauché. L’enthousiasme qu’apportent les jeunes recrues est évident. »

Pour lui, il est important de permettre à ces derniers « d’inventer leur journalisme, comme nous avons pu le faire dans les années 1960. Il faut aussi conserver certains acquis. L’encadrement reste essentiel. Il me semble parfois qu’on manque de mentors, les anciens sont tous partis!  Mais plusieurs de ces jeunes m’impressionnent ».

Ce qu’il ne prise pas particulièrement, c’est la floraison des chroniques dans les médias, notamment les chroniques d’humeur « inutiles quant à moi », comme d’ailleurs « le recours à des vedettes ou anciens du monde politique ».

En bref, dira-t-il, c’est « la société du commentariat ».

À l’ère du web 2.0

En 2009, avec le réalisateur-auteur Jacques Godbout, dans Derrière la Toile : le quatrième pouvoir, Florian Sauvageau se questionnait déjà sur le monde du journalisme à l’ère du web 2.0.

Ses interrogations d’hier restent les mêmes à l’heure où tout le monde peut diffuser n’importe quoi. Alors qu’est-ce encore qu’être journaliste?

« Je pense qu’il faut approfondir la notion d’acte journalistique. Préciser ce qu’est le journalisme, ce qui lui est spécifique. Il ne s’agit pas d’en formuler une définition figée dans le temps, mais de préciser les caractéristiques propres au journalisme dans cet univers de surinformation. »

Sauvageau insiste sur ce dernier point car « d’autres peuvent informer, sans faire de journalisme. Il faut expliquer ce qui distingue le journalisme et la méthode journalistique, en faire la pédagogie auprès du public. Cela est essentiel si l’on veut maintenir, certains diront restaurer, la confiance envers les médias et le journalisme ».

Seule certitude

Cette confiance à l’échelle occidentale ne va pas dans le bon sens, pour employer un euphémisme. Le diagnostic est dur, même si le journalisme a moins mauvaise presse au Québec qu’ailleurs.

Mais attention, avertit le « vieux sage » de l’information, si « cela était vrai, il n’y a pas si longtemps », ça l’est « de moins en moins ». De plus, « la perte de confiance envers les médias va aussi de pair avec le déclin de la confiance envers la démocratie et les institutions ».

Sombre constat, certes, mais qui est loin de le décourager, car les médias peuvent encore être des références fondées sur une qualité de l’information et une éthique de la responsabilité.

Comment? « Le concept essentiel me semble être la diversité, et malgré toutes les critiques, y compris les miennes. Il me semble que nous avons accès, plus que jamais à des médias assez divers, d’ici et d’ailleurs. Chacun y puise selon ses attentes et préférences. Et c’est bien ainsi », dit-il.

« L’important, c’est qu’en faisant ses choix, chacun puisse vérifier la source qui l’informe, sa crédibilité, ses motivations, et faire les distinctions requises, faire la différence entre les nouvelles et les ragots, l’information et la désinformation, etc. On en revient à l’essentiel, la pédagogie, l’éducation aux médias. »

De cela, Florian Sauvageau en est convaincu. Hier comme aujourd’hui, c’est sans doute la seule certitude qu’il aime partager.