Comment apprend-on à être journaliste au Québec et en France au début du 21e siècle? Le discours sur l’avenir de la profession est-il le même de part et d’autre de l’Atlantique? Trois étudiants de l’Université Laval, deux Français et une Québécoise, se sont posé la question dans le cadre de leur cours de Journalisme et société. ProjetJ publie le compte-rendu de leur travail.

Comment apprend-on à être journaliste au Québec et en France au début du 21e siècle? Le discours sur l’avenir de la profession est-il le même de part et d’autre de l’Atlantique? Trois étudiants de l’Université Laval, deux Français et une Québécoise, se sont posé la question dans le cadre de leur cours de Journalisme et société. ProjetJ publie le compte-rendu de leur travail.

Par Marie-Christine Aubin Côté, No Le Bihan  et Martin Veyrier, étudiants à l’Université Laval.

Nous avons questionné les chercheurs Dominique Payette, auteure du rapport L’information au Québec: un intérêt public (2011), et Thierry Watine, co-auteur du livre Les mutations du journalisme en France et au Québec (2002), ainsi que des étudiants ayant étudié le journalisme en France et au Québec, sur les objectifs, la structure, le contenu et l’orientation donnée par les différentes formations en journalisme. Nous avons aussi tenté de cerner les singularités du statut du journaliste contemporain du début du 21e siècle, ainsi que son rôle face aux autres pouvoirs en place dans la société démocratique moderne.

Il nous est apparu pertinent de confronter et rapprocher les réponses de quatre étudiants et de deux chercheurs. Les premiers, ayant une expérience concrète, nous ont fourni de riches témoignages et les seconds,  un point de vue éclairé et éclairant sur des questions épineuses au sujet de l’avenir des journalistes et du journalisme.

Le contenu de la formation en journalisme

Les sociétés démocratiques encadrent le pouvoir médiatique différemment en fonction de leur contexte historique, institutionnel et culturel. La formation donnée aux journalistes contribue de façon essentielle au rôle de la presse en société, car elle imprègne les futurs «chiens de garde» de pratiques et pose un cadre de référence. Or, la formation donnée en France et au Québec, pourtant deux cultures francophones, est très différente, ne serait-ce que par l’existence de grandes écoles de journalisme sur le territoire français, inexistantes de ce côté de l’Atlantique. Nous avons donc questionné les chercheurs Dominique Payette et Thierry Watine, ainsi que des étudiants qui ont étudié à la maîtrise en journalisme international de l’Université Laval et dans une autre institution française (l’ESJ à Lille et l’IFP à Paris). Nos questions portaient sur les objectifs, la structure, le contenu et l’orientation donnée par les formations en journalisme des deux côtés de l’Atlantique.

Capsule 1: Le contenu de la formation journalistique Française et Québécoise from Journalisme & Société on Vimeo.

Des précisions sur les deux systèmes d’éducation nous ont semblé nécessaires, car le cadre académique influence le type de personnalité qui émergera d’une formation. Le système d’éducation reflète également les choix de la société dans laquelle évolue le journaliste: le statut social de la profession, l’importance accordée à l’indépendance journalistique et l’interprétation culturelle du rôle de la profession. Il en ressort que le journalisme est considéré comme une profession prestigieuse ayant un rôle politique essentiel à la démocratie en France. Le fait particulier que l’accès à la formation soit restreint par des concours instaure un fort climat de compétitivité et de performance intellectuelle. Tandis qu’au Québec, la profession est plutôt considérée au même titre que les autres professions libérales, sans exigences particulières. Le journalisme au Québec est enseigné dans le cadre d’un cursus universitaire standard, et l’accès à la formation n’est pas restreint comme le serait, par exemple, l’accès aux études de médecine, qui exigent de passer plusieurs étapes de sélection. Le prix des études de journalisme n’est pas différent d’une autre formation universitaire au Québec, tandis qu’en France, les études de journalisme sont payantes, contrairement à d’autres formations, mais les frais sont moins élevés qu’au Québec.

Ces différences ont des conséquences sur l’exercice de la profession, une fois la formation achevée. Dominique Payette et Thierry Watine en exposent quelques-unes.

Capsule 2: Les systèmes d'éducation Français et Québécois from Journalisme & Société on Vimeo.

Enfin, s’il est un enjeu auquel font face les journalistes de tous horizons aujourd’hui, il s’agit de la vague numérique. Les jeunes journalistes d’aujourd’hui sont confrontés à des changements nombreux et rapides dans la façon de faire du journalisme. Ils doivent être en mesure de manipuler de plus en plus d’outils différents, d’être rapides et efficaces, et surtout, de savoir attirer l’intérêt des citoyens en développant de nouveaux modèles médiatiques.

La précarisation du métier nécessite de développer une multitude de compétences, et de devenir, comme le dit Thierry Watine, «des hommes et des femmes orchestre». Selon lui, les deux défis pour être journaliste sont l’autonomie (vis-à-vis du politique et de l’économique) et le sentiment de responsabilité sociale. Ces deux aptitudes semblent être développées dans les deux pays, en ce sens que la formation développe l’esprit critique des journalistes et les outils numériques sont pour la plupart connus et maîtrisés.

Capsule 3: Les aptitudes à l'innovation en journalisme from Journalisme & Société on Vimeo.

Le statut du journaliste

La frontière entre métiers de la communication et journalisme se déplace aujourd’hui, notamment parce que les différents acteurs sociaux ont compris que leur apparition dans les médias leur permettait de jouer un rôle social, ce qui les pousse à développer diverses techniques de communication (relations publiques, publicité et marketing) afin de transmettre leurs messages. De l’autre côté, les journalistes font face à ce qu’on appelle le «journalisme citoyen», à l’exigence d’interactivité imposée par les réseaux socio-numériques, ainsi qu’à la «multimédiatisation» de l’information, une concurrence à laquelle ils ne sont historiquement pas habitués. Cela leur impose de sérieuses remises en question, notamment sur leur statut, leur rôle et la pertinence de leur métier.

Capsule 4: Les rapports entre communication et journalisme from Journalisme & Société on Vimeo.

Un contre-pouvoir?

Dominique Payette  explique dans son dernier ouvrage que «l’information est le moteur de la participation citoyenne». Y aurait-il un lien entre le faible taux de participation des électeurs dans plusieurs démocraties occidentales et le rôle que jouent les médias? Une chose est certaine, les journalistes ont la responsabilité sociale de se questionner sur leur rôle de contre-pouvoir. Comment les jeunes journalistes envisagent-ils leur rôle de contre-pouvoir face au pouvoir politique, économique et judiciaire? C’est la question qui a été posée à nos invités.

Capsule 5: Le journalisme en tant que contre-pouvoir from Journalisme & Société on Vimeo.

Quel rôle l’État doit-il jouer dans un contexte de concentration et de convergence médiatique au Québec? Éléna Choquette, candidate à la maîtrise en science politique de l’Université de Montréal, explique la différence entre la vision anglo-saxonne et francophone du journalisme en contexte canadien. Selon ses recherches, la conception du rôle de l’État ainsi que la conception de la rigueur journalistique divergent: «les deux cultures journalistiques se distinguent essentiellement par le rôle institutionnel qu’elles confèrent au journalisme et à leurs approches épistémologiques respectives». La culture journalistique anglo-saxonne aurait tendance à avoir une attitude sceptique et critique de l’État, tandis que du côté du Canada français, «les luttes syndicales des journalistes, le patronage des partis politiques et de l’Église, ainsi que l’influence du modèle journalistique français ont eu pour effet de dessiner une tradition journalistique francophone plus politiquement interventionniste que désengagée, au sens anglo-saxon du terme» (Choquette, p.7).

Si nous comparons la tradition journalistique québécoise à celle de la France, il est notable que la culture anglo-saxonne, qui redoute l’intervention de l’État, est très ancrée au Québec, ce qui expliquerait l’aversion affichée par le milieu journalistique envers certaines recommandations du rapport Payette, notamment celle de subventionner la presse. Lorsque l’on fait un rapprochement entre le système français, où l’intervention de l’État est prédominante et le système médiatique québécois, où la concentration menace la survie de la profession, il ressort que l’État a un rôle fondamental à jouer pour assurer la santé de la presse.

Capsule 6: L'intervention de l'État et les médias from Journalisme & Société on Vimeo.

Si l’on en croit Francis Balle, professeur de science politique à l’Université Paris II,  la seule manière de protéger la liberté de ceux qui s’expriment par les médias est de garantir une concurrence. Dans un article publié dans l’Encyclopaedia Universalis, intitulé Mythes et réalités de la liberté de presse, il souligne qu’en démocratie, c’est le peuple qui a le dernier mot.

«La loi de la démocratie commande de préférer la souveraineté des lecteurs, des auditeurs et des téléspectateurs au bon plaisir de ceux qui s’expriment par les médias ou aux seuls intérêts de ceux qui seraient tentés de les assujettir. Et la concurrence entre des organismes d’information indépendants est le seul moyen d’offrir à chacun ce qu’il veut, ou de lui donner l’occasion de connaître autre chose que ce qu’il connaît déjà. À l’information ou à la culture d’État, autre nom de la propagande, il n’y a pas d’autre alternative que la loi du marché».

Balle met également en garde contre deux idées reçues: la première étant la conception selon laquelle les moyens d’information sont les alliés de la démocratie et de la participation des citoyens.

«Il faut, en premier lieu, démythifier l’information. Élément constitutif d’une société démocratique, l’idéal de l’information pour tous se nourrit d’une idée, dangereuse, sinon fausse, qui remonte aux années 1930-1940: l’idée selon laquelle les moyens d’information, décrétés quatrième pouvoir, sont immanquablement les alliés de la démocratie et de la participation des citoyens à la gestion des affaires qui les concernent».

La seconde idée reçue selon Balle, est que ce qui définit la démocratie, est la quantité d’informations et de journaux disponibles. Selon lui, l’État doit se contenter d’assurer la capacité à chacun de communiquer l’expression de sa pensée.

«Aux idées reçues des années de l’après-guerre, il faut substituer cette conviction, dont se réclame la problématique de la liberté de communication: ce qui définit la démocratie, ce n’est pas la quantité d’informations ou de journaux disponibles, mais le combat sans fin pour accroître les capacités de chacun à communiquer l’expression de sa pensée ou à accéder à l’expression de la pensée d’autrui».

Finalement, il plaide pour une profession «ouverte» et considère que l’État doit se contenter de «garantir à tous le droit à la liberté de communication» plutôt que de «gérer les médias».

En conclusion

Être journaliste au 21e siècle peut s’avérer un véritable défi. C’est la constatation à laquelle nous sommes arrivés au fil des éclairages apportés par nos recherches. Nous n’avons pas tenté ici de résoudre un problème, ou de répondre à des questions à tiroirs, mais d’apporter une modeste contribution à un vaste édifice, car une réflexion en profondeur s’impose dans le milieu journalistique. Cependant, bien que l’exercice de cette profession soit menacé par le contexte actuel, nous avons aussi noté, observé et appris de nos intervenants, que faire un journalisme consciencieux aujourd’hui est essentiel dans l’équilibre d’une démocratie. Comment le faire? Avec qui? Quels outils sont à imaginer ou utiliser? Ce sont les questions auxquelles la nouvelle génération de journalistes devra répondre avec toute la créativité dont elle est capable.

Référence: Choquette, Éléna. 2007.« Le fait anglais et français : y a-t-il deux presses au Canada ? » in Canadian Content : The McGill Undergraduate Journal of Canadian Studies, Montréal, 2011, Vol. 3, pp. 133-52.

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