Après plus de deux mois de conflit, un tiers des étudiants québécois battent toujours le pavé contre la hausse des droits des scolarités. À leurs trousses, les journalistes suivent le mouvement pas à pas, scrutant chaque manifestation, chaque coup d'éclat, chaque assemblée générale. Si bien que les étudiants ont réussi à déclasser les joueurs du Canadien de Montréal dans l'espace médiatique, se glissant même dans des articles dont le sujet n'est pas la grève étudiante.

Voir aussi: Médias, dissidence et dialogue dans l'espace public

Après plus de deux mois de conflit, un tiers des étudiants québécois battent toujours le pavé contre la hausse des droits des scolarités. À leurs trousses, les journalistes suivent le mouvement pas à pas, scrutant chaque manifestation, chaque coup d'éclat, chaque assemblée générale. Si bien que les étudiants ont réussi à déclasser les joueurs du Canadien de Montréal dans l'espace médiatique, se glissant même dans des articles dont le sujet n'est pas la grève étudiante.

Le chercheur Sylvain Rocheleau, du Centre de recherche GRICIS à l'UQAM, braque sa loupe spécifiquement sur la couverture médiatique du mouvement étudiant depuis novembre 2011. Dans le cadre de ses travaux de recherche, il a mis au point «un modèle d'analyse cybernétique de la circulation de l'information». Entre novembre et mars, il a recueilli quotidiennement tous les articles publiés sur les sites web du Devoir, de La Presse, de Canoë, de Radio-Canada et du journal Métro. Il a ainsi dénombré scrupuleusement le nombre d'articles contenant des mots clefs relatifs à la grève.

Le Devoir en tête

Les cinq médias étudiés ont accordé une place croissance au mouvement étudiant, avec une hausse marquée au cours des deux derniers mois. En février, ils ont accordé 17% plus de place aux étudiants qu'à la Sainte-Flanelle et 120% plus le mois suivant. En mars, Le Devoir a été celui qui a accordé le plus d'espace au conflit (7,7% de tous les articles publiés en ligne), suivi de Radio-Canada (4,8%), de Canoë (4,2%), de La Presse (3,9%) et du journal Métro (1,9%).

M.Rocheleau s'est étonné du faible espace consacré aux étudiants dans le journal Métro, sachant qu'il s'agit d'un quotidien gratuit distribué dans les espaces publics, dont des établissements d'enseignement. Quant au Devoir, le fait qu'il consacre plus d'espace à la politique québécoise et beaucoup moins au sport que ses concurrents expliquerait son attention marquée pour le conflit, selon le chercheur. Il n’exclut pas également les sensibilités de certains journalistes du quotidien de la rue Bleury. Sous leur plume, les étudiants pointent leur nez dans des colonnes portant sur le Plan nord et l'exploration minière, par exemple.

L’escalade des chiffres

La couverture médiatique a accordé beaucoup de place aux nombres d’étudiants en grève, note le chercheur. On a ainsi lu des titres comme «La grogne s’amplifie: vers le cap des 100 000 grévistes» dans La Presse le 2 mars, ou «200 00 fois "entendez-nous!"» dans Le Devoir le 23. Ces données émanant directement des regroupements étudiants, en collant leurs articles aux chiffres, les journalistes sont demeurés à la remorque de l’opération de relations publiques étudiante, estime M.Rocheleau.

Selon lui, les associations étudiantes ont très vite compris l’attrait des chiffres pour les médias et s’en sont servies. «Personne d’autre que les associations ne peuvent dire combien d’étudiants sont en grève puisque ce sont elles qui tiennent les assemblées générales. Elles sont conscientes qu’un chiffre ne suffit pas pour faire un article. C’est une accroche. Elles l’ont utilisé pour imposer leur message.»

Manifestation du 22 mars – Photo Yanik Crepeau

Le ton de couverture

Quant au ton de la couverture, le chercheur Rocheleau ne s’y est pas encore penché, son analyse demeurant pour le moment quantitative. Mais le site Regard Public dirigé par Renaud P. St-Pierre, étudiant à la maîtrise en science politique et militant au sein de la CLASSE, s’est prêté au jeu de l’analyse qualitative. Pendant les trois premières semaines de la grève, ses bénévoles ont compilé chaque semaine une revue de presse hebdomadaire et y ont appliqué une grille de codage élaborée par M.St-Pierre dans le cadre de ses travaux de maîtrise.

Ils arrivent à la conclusion qu’au cours de la période étudiée, la couverture a été globalement «très favorable». Ils remarquent ainsi que les représentants étudiants ont réussi à s’imposer davantage que le gouvernement dans les médias pendant la période étudiée – une conclusion à laquelle M.Rocheleau a lui aussi abouti. Selon Regard Public, les reportages négatifs concernaient essentiellement des opérations de blocage de l’activité économique (le Pont Jacques-Cartier et le Centre de commerce mondial par exemple) – les coups d’éclat de ce type se sont multipliés ces derniers jours.

Le président de la firme Influence Communication, Jean-François Dumas ne fait pas la même analyse. En entrevue à l'émission Médium Large à Radio-Canada mardi, il a expliqué qu'avant le 22 mars, le mouvement étudiant était très impopulaire et contesté par les médias. Depuis cette grande manifestation festive, les étudiants ont cependant renversé la vapeur, selon lui, s'attirant une presse très positive. À ses yeux, cette semaine est cruciale et la multiplication des évènements violents pourrait fort bien faire à nouveau basculer le ton de la couverture médiatique et nuire à l'image des étudiants auprès de la population.

Une opinion publique à conquérir

Mais M.Rocheleau souligne que «malgré le battage médiatique, l’opinion publique ne change pas». Depuis le début du mouvement, les Québécois se déclarent en effet majoritairement en faveur de l’augmentation des droits de scolarité. Fin mars, malgré la manifestation historique du 22, 61% de la population se déclarait pour la hausse, selon un sondage CROP-Le Soleil-La Presse. Les étudiants ont donc fait peu, voire pas du tout, de gain sur ce plan.

Néanmoins, le mouvement étudiant a réussi à rallier la population à sa demande d’une négociation avec le gouvernement. Un coup de sonde Léger Marketing commandé par la FECQ évalue aujourd’hui que 65% des Québécois (61% fin mars selon CROP) souhaitent que le gouvernement entame des discussions avec les étudiants.

Selon Louis Aucoin de l'agence de communication Octane, «il y a des gains à faire auprès de la classe moyenne étouffée par la création de besoins que la publicité leur vend, par les impôts et les taxes». Également interviewé à l'émission Médium Large cette semaine, il a suggéré aux étudiants de «tendre la main» à cette frange de la population en lui démontrant que leur combat ne concerne pas uniquement les intérêts étudiants. Il les encourage également à recruter des porte-parole extérieurs au milieu de l'éducation ou des arts, comme des religieux, des anciens politiciens et des militaires.

 

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