Lundi, la nouvelle émission Médium Large à la Première chaîne de Radio-Canada annonçait l'embauche de l'ancien chef du Bloc Québécois, Gilles Duceppe, à titre de chroniqueur. Cependant, hier, la direction de Radio-Canada a renvoyé la nouvelle recrue chez elle avant même son entrée en fonction.

Lundi, la nouvelle émission Médium Large à la Première chaîne de Radio-Canada annonçait l'embauche de l'ancien chef du Bloc Québécois, Gilles Duceppe, à titre de chroniqueur. Cependant, hier, la direction de Radio-Canada a renvoyé la nouvelle recrue chez elle avant même son entrée en fonction.

Deux ans de purgatoire

«À la suite d'un malentendu sur la nature de son mandat, Gilles Duceppe a choisi de ne pas être chroniqueur hebdomadaire à l'émission Médium large», indique le réseau public par voie de communiqué. L'équipe avait offert une carte blanche à l'ex-chef bloquiste pour discuter de culture, de science, de sport et d'autres enjeux de société par le biais de livres. L'ancien politicien avait compris qu'il pourrait se prononcer sur l'actualité et sur les politiques publiques.

Or, «la politique programme de Radio-Canada stipule clairement qu'on doit respecter un délai de deux ans avant de pouvoir engager une personne qui vient de quitter la politique active pour parler de sujets faisant l'objet de débats publics en tant qu'animateur, journaliste ou chroniqueur», indique la directrice de la Première Chaîne, Anne Sérode. M.Duceppe ayant tiré sa révérence politique en mai dernier, le délai de deux ans est loin d'être atteint.

Dans un paysage médiatique où la frontière entre information et opinion est de plus en plus floue, Radio-Canada est un des rares médias au pays à avoir une telle politique. Ailleurs, l'embauche de politiciens en réorientation de carrière est légion. Le canal V a ainsi donné une tribune quotidienne à l'ancien chef de l'Action Démocratique du Québec, Mario Dumont, peu après son retrait de l'échiquier politique. De son côté, le Groupe TVA a embauché l'ex-ministre conservateur Michael Fortier et surtout l'ex-ministre libéral Jean Lapierre qui est devenu son chroniqueur politique vedette.

Mais, pour le chroniqueur Patrick Lagacé de La Presse, la politique qu'évoque Mme Sérode en est une de deux poids deux mesures. «Comment se fait-il que Liza Frulla, battue sous la bannière libérale en janvier 2006, commentait la politique au Club des ex dès mars 2007 (après avoir été commentatrice régulière pendant l’élection provinciale, juste avant)? Où était la nécessité de mettre Mme Frulla au «congélateur» pendant ces deux sacro-saintes années?? Jean-Pierre Charbonneau, même chose», questionne-t-il.

Les commentateurs, comme Mme Frula et M.Charbonneau, ne sont pas soumis aux normes et pratiques journalistiques qui encadrent le travail des journalistes du réseau public. Ils ne sont donc pas tenus à l’équilibre, l’équité ou l’impartialité. Cependant, critiqués à quelque reprises relativement au Club des ex, Radio-Canada s'est plusieurs fois défendue en indiquant qu'il s'agit d'une émission de débat et d’opinion qui ne véhicule pas un point de vue particulier puisque les orientations politiques des trois commentateurs – Liza Frula, Jean-Pierre Charbonneau et Marie Grégoire, – sont exprimées. On obtient donc un équilibre des voix.

Un séparatiste non repenti

Un tel équilibre n'aurait pu être atteint à Médium Large puisque M.Duceppe n'aurait pas été contrecarré par des adversaires politiques. Mais surtout, il n'est pas prêt à entreprendre une carrière sur la voie de service de l'autoroute politique, estime la chroniqueuse Chantal Hébert du Toronto Star:

«Alors que les électeurs ont montré à Duceppe la porte du Parlement, il ne s'est pas retiré explicitement du tableau. Au contraire, dans son premier entretien postélectoral, il a averti les Québécois qu'ils faisaient face à l'assimilation dans moins de deux décennies à moins d'opter pour la souveraineté. Il a aussi pris soin de ne pas fermer la porte à un retour en politique. Son nom figure d'ailleurs sur la courte liste non officielle des potentiels remplaçants de la chef péquiste Pauline Marois», commente-t-elle.

L'embauche de l'ancien chef séparatiste, plus que celle d'un autre politicien, est donc extrêmement sensible. Et les concurrents de Radio-Canada, en particulier du côté anglophone, n'ont pas manqué de s'emparer du dossier. Généralement très prompts à critiquer le réseau public, les quotidiens de Sun – filiale de Quebecor – se sont indignés qu'un séparatiste touche un salaire de la part d'une organisation fédérale. «Separatist Duceppe's no friend of Canada, but he's happy to double dip in YOUR dime!», titraient-ils mardi.

Patrick Lagacé estime que, plus que le respect du purgatoire de deux ans prescrit par sa politique programme, c'est cette mauvaise presse qui a fait reculer Radio-Canada. «Ça ressemble à une direction qui n’a pas voulu — ou pu — gérer le caractère controversé de l’embauche d’un ancien chef du Bloc dans ce qui restait une banale chronique littéraire hebdomadaire», note-t-il. Dans sa thèse sur l'intégration à Radio-Canada, la chercheuse et ex-journaliste Chantal Francœur indique en effet que le réseau public est très préoccupé par son image et soucieux des attaques de ses concurrents.

Quebecor en tête, ils accusent Radio-Canada et CBC d'être surfinancées et de lui livrer une concurrence déloyale. Leur discours anti-radiodiffuseur public force le réseau à se justifier, estime la chercheuse. Selon elle, face à ces attaques, Radio-Canada doit constamment faire la preuve de sa saine gestion, de ses efforts constants pour rationaliser, asseoir sa légitimité et sa crédibilité afin de justifier les fonds publics qui lui sont consentis.

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