Il y a trois mois, la Fédération
professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) mettait la hache
dans son magazine, le Trente. La fréquence parution de la
revue a été réduite à trois numéros par an au lieu de dix et le
poste de rédacteur en chef adjoint, occupé par Patrick Déry, a été
supprimé. La fédération explique avoir été forcée de faire ce
choix crève-cœur en raison de difficultés financières. Mais, pour
Patrick Déry, cette justification ne tient pas la route. Il accuse
la FPJQ et son président, Brian Myles, de cacher la vérité à ses
membres dans une lettre que nous publions intégralement.

Il y a trois mois, la Fédération
professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) mettait la hache
dans son magazine, le Trente. La fréquence de parution de la
revue a été réduite à trois numéros par an au lieu de dix et le
poste de rédacteur en chef adjoint, occupé par Patrick Déry, a été
supprimé. La fédération explique avoir été forcée de faire ce
choix crève-cœur en raison de difficultés financières. Mais, pour
Patrick Déry, cette justification ne tient pas la route. Dans une lettre que nous publions
intégralement (titre inclus), il accuse la FPJQ et son président, Brian Myles, de
cacher la vérité à ses membres.

Au moment où la FPJQ cherche à
rehausser la crédibilité des journalistes en proposant la création
d’un titre professionnel, elle se déshonore dans le dernier numéro
du
Trente. Son président, Brian Myles, signe un
billet rempli de demi-vérités, d’omissions, d’inexactitudes. Un
texte digne de la
Pravda. Désolant.

Par Patrick Déry, rédacteur en
chef adjoint du
Trente de 2006 à 2011


J’ai pris connaissance de la
justification que le président de la FPJQ, Brian Myles, a donnée
récemment pour avoir quasiment fermé le Trente (Un coup de barre
nécessaire, Trente,
numéro de printemps 2011).

Je suis scandalisé par les
demi-vérités et les inexactitudes qui sont véhiculées dans ce
texte. J’ai peine à croire qu’il est signé par quelqu’un qui
se dit « à la défense des valeurs fondamentales du
journalisme » (voir le bandeau à l’entrée du site
www.fpjq.org). L’exactitude, la transparence, l’équilibre et la
vérité ne font-elles pas partie de ces « valeurs
fondamentales » ? J’estime nécessaire de rétablir les
faits.

Commençons par le déficit d’opération
du Trente. Il n’était pas de 82 000 $ pour l’année
2010, comme M. Myles l’affirme, mais bien de 37 980 $. Je tire
ce dernier chiffre des propres états financiers dûment vérifiés
de la FPJQ (page 4). M. Myles arrive au montant de 82 000 $, qui
semble bien épouvantable, en ajoutant aux charges le salaire du
rédacteur en chef adjoint (mon ancien poste).

Ça semble tomber sous le sens
d’inclure le salaire du permanent du Trente dans ses
dépenses, mais si le président de la FPJQ veut reconstituer le
dépenses du magazine telles qu’elles existaient avant la fusion de
la Fédération et des Éditions le 30 inc., en 2007, il devrait à
ce moment ajouter aux revenus les quelque 50 000 $ que la FPJQ
versait chaque année au Trente pour l’achat des numéros
pour ses membres. La FPJQ payait aussi 10 000 $ à titre de
compensation pour des revenus publicitaires qu’elle obtenait grâce
au Trente, et les finances du magazine étaient ainsi
considérées comme équilibrées. Comptabilisé de cette façon, le
« déficit » du Trente fond de 82 000 $ à
22 000 $.

***

C’est vrai que la FPJQ a souffert
d’un déficit d’opération global d’environ 21 000 $ en
2010, après plusieurs années profitables. Question de remettre les
choses en contexte, il faut préciser que les opérations totales de
la Fédé, en incluant celles du Trente, se sont élevées à
près 450 000 $ en 2010. On est loin de la catastrophe. La FPJQ,
un organisme à but non lucratif, est également assise sur des
surplus d’opération accumulés de près de 170 000 $.

Le président de la FPJQ mentionne que
des prévisions budgétaires ont été faites fin décembre, et
qu’elles s’annonçaient désastreuses. Je veux bien. Je trouve
cependant singulier que la direction du Trente, inscrite aux
statuts de la FPJQ et composée du rédacteur en chef et de l’employé
permanent du Trente (son gestionnaire principal), n’ait pas
été consultée, ni même informés de cette démarche. Plus
singulier encore, le comptable de la Fédération et les
représentants publicitaires du Trente n’ont pas été
consultés eux non plus afin de valider ces prévisions. Pour faire
un parallèle avec la démarche journalistique, c’est un peu
restreint comme cueillette d’informations. Don’t
let the facts get in the way of a good story…

Ainsi, ceux qui ont sabordé le Trente
ont fait fi de l’embellie des revenus publicitaires en décembre et
des très bons résultats de février. Ils ignoraient aussi les
ventes déjà comptabilisées pour les numéros de mars et d’avril,
qui s’annonçaient toutes aussi intéressantes. Je n’entre pas
dans les détails des comparaisons des années antérieures, afin de
ne pas alourdir le texte, mais j’assure qu’on pouvait, sans excès
d’optimisme, envisager un retour à l’équilibre au cours des
mois suivants. C’est en tout cas la conclusion à laquelle seraient
sans doute arrivés le rédacteur en chef, le comptable et les
représentants publicitaires… si on leur avait demandé leur avis.

Je ne m’attarderai pas longtemps aux
graphiques qui accompagnent le texte de monsieur Myles dans le
dernier Trente (p. 9). Dans le premier, qui fait état des
revenus publicitaires du Trente, on omet commodément de
mentionner que le magazine n’a, dans les faits, pas eu de
représentant publicitaire pendant un an, ni de la remontée de ses
revenus au tournant de 2010-2011. Tandis que le second graphique, qui
fait état des coûts du Trente pour la FPJQ, est tout
simplement faux. Je prends encore ici à témoin les états
financiers de la FPJQ des dernières années, et ceux des Éditions
le 30 inc.. Et je note que, lors de la fusion, en 2007, le Trente
a amené 25 000 $ dans le compte de banque de la FPJQ. Pas si
mal pour un magazine chroniquement déficitaire…

Le président de la FPJQ dit plus loin
dans son texte qu’il aurait fallu augmenter la cotisation des
membres de la FPJQ de 45 $ pour éponger le déficit d’opérations
du Trente. C’est de la bouillie pour les chats. D’une
part, parce que comme je l’ai mentionné plus haut, le déficit
d’opérations du Trente, indiqué dans les états financiers
vérifiés de la FPJQ, était d’environ 38 000 $. D’autre
part, parce qu’il aurait été facile de réduire les coûts de
production du Trente de façon importante, tout en préservant
une périodicité raisonnable.

En mai 2010, alors que les revenus
publicitaires étaient en baisse, j’avais proposé à l’exécutif
de la FPJQ un scénario qui, faisant passer de dix à six numéros
par an, aurait permis d’économiser environ 25 000 $ sur une
base annuelle. Personne n’a contesté la validité de ces chiffres
– je les soutiens encore –, mais on a décidé de laisser une
chance aux nouveaux représentants publicitaires de faire leur
travail et maintenir dix publications par an. Peu avant les fêtes,
le rédacteur en chef avait demandé aux dirigeants de la FPJQ une
rencontre pour faire le point sur le Trente. Nous voulions,
entre autres, proposer un ajustement dans la fréquence des
parutions, et bonifier l’offre de contenu sur le Web. C’est resté
lettre morte.

***

Le 18 janvier, on m’a annoncé que le
Trente passait à trois numéros et que mon poste était
coupé. J’ai proposé à nouveau le scénario à six numéros, qui
permettait d’économiser 25 000 $. D’un seul coup, le
déficit global d’opérations de 21 000 $ de la Fédé aurait
été éliminé. On a refusé. Pourtant, l’équilibre global des
opérations de la FPJQ était rétabli, ce qui devrait être
l’objectif d’un organisme à but non lucratif. Lorsque Paule
Beaugrand-Champagne a lancé le Trente, en 1976, son objectif
n’était certainement pas de créer une entreprise commerciale.

Dans le passé, avant la fusion des
deux organismes, la FPJQ attribuait une valeur au Trente,
parce qu’elle considérait qu’il s’agissait d’un service
offert à ses membres. Ce montant était de 2,50 $, multiplié par
environ 2000 membres, pour dix numéros par an. La Fédé achetait
ainsi aux Éditions le 30 inc. pour 50 000 $ (2,50 $ x 2000 x
10), comme mentionné plus haut, les numéros qu’elle expédiait
ensuite à ses membres. Ce montant a disparu des états financiers
des deux organismes consolidés après la fusion de 2007. Puis,
soudainement, après 35 ans, la FPJQ décide que le Trente ne
vaut plus rien, invente un affreux déficit de 82 000 $ et
refuse d’envisager toute solution qui aurait pu sauver le seul
magazine sur le journalisme au Québec. Pourquoi?

En novembre dernier, peu avant le
congrès, un dirigeant de la FPJQ m’a passé un savon pour une
chronique que j’avais signée dans le numéro de septembre 2010
(L’information qui porte à gauche). Ce texte soulevait de
façon nuancée des questions sur des positions récentes de la FPJQ,
notamment dans le dossier de la Tribune parlementaire. Ce dirigeant
m’a spécifié que mon texte « n’avait vraiment pas passé »
et que je devais m’attendre à recevoir un blâme écrit de la part
de l’exécutif de la FPJQ au cours des prochains jours (je ne l’ai
jamais reçu).

Je n’ai pas caché mon étonnement,
puisque l’indépendance du Trente est garantie dans les
statuts de la FPJQ, et qu’on l’avait toujours respectée depuis
que j’étais arrivé en poste au magazine, cinq ans plus tôt. On
m’a sèchement répondu « qu’on ne se ferait pas planter
dans notre propre magazine ».

Cela faisait déjà un an que le
Trente, en tentant de faire la part des choses dans un climat
volatil, sur fond de conflits de travail et de compressions dans les
médias, suscitait parfois la controverse, et déplaisait à des
individus ou des groupes dans notre communauté. C’est normal, le
rôle d’un média est de tenter d’informer le mieux possible, et
non de plaire à des intérêts particuliers, et j’ai toujours cru
que toutes les idées avaient droit de cité dans le Trente,
même celles – surtout celles – avec lesquelles je n’étais pas
d’accord.

J’ai été témoin de situations dans
la dernière année, à la suite de publications d’articles dans le
Trente, qui ont placé des dirigeants de la FPJQ dans des
situations inconfortables, où ils avaient peine à défendre, d’une
part, l’indépendance du magazine et, d’autre part, la nécessité
de pouvoir discuter de tous les sujets dans le Trente. De
plus, pendant la même période, le membership de la Fédération a
subi une baisse importante, perdant un peu plus du dixième de ses
membres, ce qui a sans doute ajouté un peu plus de pression.

Lorsque je regarde les événements en
rétrospective, la façon expéditive par laquelle le Trente a
été liquidé, l’absence de consultation de gestionnaires et
artisans qui avaient toujours été impliqués dans la direction du
magazine, la fermeture totale à toute solution qui aurait pu
permettre au magazine de perdurer, la façon dont les chiffres ont
été tordus, il reste peu de doute dans mon esprit.

Le Trente ne perdait pas des
milliers de dollars par jour. Pourquoi n’a-t-on pas, au moins,
lancé un ultimatum aux artisans du Trente pour leur laisser
une chance de trouver une solution? Pourquoi n’a-t-on pas voulu
jeter un œil du côté du Conseil de presse ou de Projet J, ou même
vers la ministre St-Pierre? Pourquoi a-t-on mis les membres de la
FPJQ devant le fait accompli, alors qu’on les a sondés sur tous
les sujets pendant l’automne? Pourquoi a-t-on si fermement refusé
d’envisager toute autre option? Quelle était l’urgence de mettre
aussi vite la clé dans la porte alors qu’à peine sept semaines
auparavant, lors du congrès de la FPJQ, la question n’était même
pas à l’ordre du jour de l’assemblée générale?

***

Au-delà des chiffres, c’est un trait
d’union entre les membres de la communauté journalistique qu’on
a perdu. Lorsqu’on lit des numéros du Trente d’il y a
quinze ou vingt ans, on est témoin des premiers faits d’armes de
journalistes aujourd’hui chevronnés. Depuis cinq ans, plusieurs
jeunes journalistes m’avaient signifié de la reconnaissance pour
cette première carte de visite, et plusieurs l’ont fait après la
quasi-disparition du magazine.

En outre, pour les membres de la FPJQ
résidant à l’extérieur de la région de Montréal, le Trente
était souvent le seul lien qu’ils avaient avec la Fédération,
hormis leur avis de renouvellement pour renouveler leur carte de
presse. Une fois par mois, le Trente sortait les journalistes
de leur quotidien, les plongeait dans d’autres réalités, les
forçait à se questionner sur les enjeux et les défis du
journalisme et de l’information.

Le Trente n’était pas
parfait, loin de là, mais sa mission n’en était pas moins
essentielle dans notre paysage médiatique hyper-concentré. Que la
Fédération l’ait saboté au moment où elle tente de se
positionner dans le débat en cours sur le statut professionnel des
journalistes témoigne d’un manque de vision et de leadership
désolants.

Je suis inquiet pour ce qu’il reste
du Trente, et aussi pour son indépendance. J’ai peur qu’il
ne devienne qu’une extension de la lettre d’info de la FPJQ (le
blogue du Trente y ressemble malheureusement de plus en plus),
un outil d’information très utile, mais consensuel et
corporatiste, et qui n’est certainement pas le forum indépendant
d’échange d’idées dont le milieu – et pas seulement les
membres de la Fédé – a besoin pour se secouer les puces.

***

Je n’en veux pas aux membres du
conseil d’administration de la Fédé. Je crois la plupart de
bonne foi, qu’ils sont meilleurs journalistes que comptables – ce
n’est pas leur faire injure – et, surtout, je constate qu’on ne
leur a pas dit toute la vérité.

Patrick Déry

Rédacteur en chef adjoint du Trente

2006 à 2011

p.s. J’ai pris connaissance du
portrait de M. Myles rédigé par Nathalie Collard dans La Presse du
14 avril (L’union fait la force) peu avant le moment
d’envoyer cette lettre. M. Myles y mentionne qu’il a l’intention
de faire du Trente une sorte de Columbia Journalism Review.
Quatre courts commentaires :

1- C’était exactement mon plan de
match (avant d’être licencié) et celui du rédacteur en chef,
Jonathan Trudel. D’où le scénario de six numéros par an que
j’évoque plus haut (le CJR est publié six fois l’an).

2- Comment Monsieur Myles pense-t-il
réaliser ce plan? En mettant à la porte l’employé permanent du
Trente pour motifs économiques et en espérant que le
magazine se fasse tout seul?

3- Lorsque j’ai été licencié, en
janvier, M. Myles a pris la peine de me préciser que le scénario
initialement prévu était de cesser purement et simplement
l’impression du Trente. Ce sont les membres du conseil
d’administration qui ont fait en sorte que le magazine a maintenu
trois numéros par an, en dépit de l’intention initiale des
dirigeants de la FPJQ, contrairement à ce qu’affirme M. Myles.

4- Quelqu’un pourrait-il expliquer
quand le président de la FPJQ est-il devenu directeur d’une
publication censée lui être indépendante, selon les propres
statuts de l’organisation qu’il dirige? Et quand a-t-il reçu des
membres qu’il représente le mandat de quasiment liquider le
Trente, alors qu’il n’en a glissé mot lors du dernier
congrès, qui s’est déroulé seulement sept semaines avant?
Bonjour la démocratie…

Notre couverture de ce dossier:

Le Trente n’échappe pas à la crise

Trente: le rédacteur en chef claque la porte

Crise au Trente: la grogne monte

[node:ad]