Parce que les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) ont décidé de ne pas soutenir la bourse, et parce que l’Association des communicateurs scientifiques du Québec (ACS) n’a pas trouvé d’autres partenaires, il n’y aura pas de bourse Fernand-Seguin en journalisme scientifique cette année. Une annonce perçue comme une bien mauvaise nouvelle par nombre d’anciens lauréats.

Parce que les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) ont décidé de ne pas soutenir la bourse, et parce que l’Association des communicateurs scientifiques du Québec (ACS) n’a pas trouvé d’autres partenaires, il n’y aura pas de bourse Fernand-Seguin en journalisme scientifique cette année. Une annonce perçue comme une bien mauvaise nouvelle par nombre d’anciens lauréats.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

«Dans un contexte économique et politique défavorable, des partenaires de la bourse n’ont pu renouveler leur soutien, peut-on lire dans le  message que l’ACS a adressé à ses membres lundi. Qui plus est, notre santé financière étant fragile depuis quelques années, le conseil d’administration a décidé unanimement de ne pas tenir un projet déficitaire et d’employer toutes nos ressources à une consolidation des revenus, à une structuration de l’association et à un retour en force de la bourse en 2015.»

«Nous savions depuis le mois d’octobre que les IRSC ne nous supporteraient plus, révèle la présidente de l’ACS, Binh An Vu Van, en entrevue à ProjetJ. Jusque-là, ils nous donnaient une subvention de 15 000$, dont nous avions besoin pour l’organisation de la bourse, qui coûte environ 24 000$ par an, sans compter les ressources humaines nécessaires. En plus de cela, nos autres partenaires financiers, Radio-Canada et Merck se trouvent eux-aussi dans des situations financières difficiles.»

Si le radiodiffuseur public, dans un contexte de restriction budgétaire sévère, a fini par accorder le même montant que d’ordinaire à l’ACS, le géant pharmaceutique n’a toujours pas pris de décision.

«Nous ne pouvions pas attendre plus et c’est pourquoi nous avons décidé de suspendre l’édition cette année, afin de nous atteler dès maintenant à la recherche de nouveaux partenaires financiers pour l’année prochaine», explique Mme Vu Van, elle-même journaliste scientifique et collaboratrice régulière au Code Chastenay à l’antenne de Télé-Québec.

«Cette bourse a façonné ma carrière»

La bourse Fernand-Seguin existe depuis 1981. Elle offre à deux lauréats, l’un faisant partie de la relève, l’autre plus confirmé, respectivement deux et six mois de stages rémunérés dans les plus prestigieuses rédactions scientifiques au Québec, dont trois à l’émission Découverte sur Ici Radio-Canada Télé.

«C’est une mauvaise nouvelle à plein de titres, estime Raphaëlle Derome, lauréate 2004. D’abord, ce sont des stages rémunérés qui disparaissent. À part la bourse AJIQ-Le Devoir, il ne doit plus rester grand-chose en la matière… Ces stages permettent pourtant, dans de bonnes conditions financières, d’entrer dans des salles de nouvelles, de travailler avec les plus grands et d’avoir un retour sur son travail. Ils permettent de se faire un nom. Et même si ton but est de rester indépendant, c’est important de savoir comment ça se passe à l’intérieur, quel est le type de sujets dont les rédacteurs en chef sont friands, quelles sont leurs craintes, comment on arrime un texte et une photo, etc. C’est une expérience inestimable pour ensuite, aller pitcher des sujets ailleurs. Pour ma part, cette bourse a façonné ma carrière et j’en récolte aujourd’hui encore les fruits.»

Même analyse de la part de la présidente de l’ACS, lauréate 2005 de la bourse. «Ça a véritablement lancé ma carrière, assure-t-elle. Les gens que j’ai rencontrés à l’occasion des stages sont encore mes clients actuels et je n’ai depuis, pas eu une semaine sans contrat. C’est la meilleure école de journalisme scientifique, alors même que c’est une matière très peu enseignée dans les programmes. Dans un CV, ça fait bien. Dans le milieu, on reconnait les lauréats. Car n’oublions que la sélection est très particulière. Il ne suffit pas d’envoyer un bon texte. À travers des entretiens, le jury s’attache à déceler ceux qui ont le potentiel pour faire de bons journalistes scientifiques.»

Réseau et opportunités

Marc-André Sabourin a remporté la bourse en 2010. Lui, insiste sur l’importance du réseau et des opportunités qu’elle offre.

«Pour ma part, mon stage à Découverte a été ma première expérience en télé, raconte-t-il. J’ai travaillé pendant trois mois sur un reportage sur le dépistage précoce de la maladie d’Alzheimer. J’étais avec des gens expérimentés, que j’avais le loisir d’observer. Et en même temps, j’avais toute la latitude nécessaire pour travailler. J’ai fait ma recherche, mes entrevues, ma scénarisation… c’est vraiment une très belle bourse et une bien mauvaise nouvelle qu’elle soit suspendue.»

Anabel Cossette Civitella est la toute dernière récipiendaire de la bourse. Elle a déjà fait son stage à Découverte, est aujourd’hui aux Années Lumières, à Ici Radio-Canada Première, et ira en avril aux Débrouillards. Si l’idée d’une possible suspension de la bourse circule depuis quelques mois dans les couloirs de Radio-Canada, elle se dit choquée par cette confirmation.

«Je ne pensais pas que ça se pouvait, avoue celle qui a aussi reçu la bourse AJIQ-Le Devoir l’an dernier. Pour moi, cette bourse a toujours été là, elle était là pour rester. C’est vraiment dommage parce qu’on apprend tellement! On travaille avec des professionnels, on se monte un bon réseau de contacts, on a des entrées dans les meilleures émissions scientifiques, etc. Malheureusement, on comprend  assez vite aussi qu’il n’y a pas beaucoup d’opportunités dans le milieu et qu’il est très difficile de ne vivre que du journalisme scientifique…»

Les partenaires médias déçus

Mauvaise nouvelle selon les anciens lauréats donc. Mauvaise nouvelle pour tous ceux qui préparaient déjà leur dossier pour cette année. Très mauvaise nouvelle aussi pour les médias partenaires.

«Les médias qui se consacrent à la science n’ont pas forcément beaucoup de moyen, explique Binh An Vu Van. C’est très intéressant pour eux d’accueillir dans leurs bureaux, chaque année, un ou deux stagiaires subventionnés par la bourse. C’était une habitude de longue date et nous allons tout mettre en œuvre pour trouver les moyens de faire redémarrer la bourse en 2015.»

Pour cela, il faudra donc  trouver de nouveaux partenaires financiers.

«Les IRSC disent qu’ils se retirent pour cette année seulement et qu’il faut les recontacter pour l’année prochaine, conclut Binh An Vu Van. Mais ils nous disent aussi que tout ce qui est communication n’est plus dans leurs priorités. Et je n’ai pas beaucoup d’espoir à la lumière de ce qui se passe en général au Fédéral. Il nous faut donc impérativement trouver de nouveaux partenaires.»

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