par Frédéric Guarino

La mobilisation mondiale pour la COP21 et les catastrophes naturelles de l’été 2022 ont multiplié les occasions pour les médias au pays et à l’étranger de repenser leur couverture du climat. Les enjeux en cours – Plan climatique fédéral canadien, projet de loi omnibus aux États-Unis, revue de la taxonomie énergétique de l’Union européenne – rendent bienvenu un bilan du journalisme climat d’ici et d’ailleurs.

Prenons d’abord pour exemple le « Jour du dépassement », où les ressources annuelles de la Terre sont déclarées épuisées par le Global Footprint Network. En 2022, l’ONG internationale a calculé que ce jour tombait le 28 juillet.

Radio-Canada.ca a mis l’info en une, mais ce n’était que la reprise d’une dépêche de l’AFP qui ne mentionne pas, par exemple, que pour le Canada ce jour du dépassement tombe le 13 mars, comme chez nos voisins du sud. Pour la radio, l’émission 15-18 de Radio-Canada Première a mentionné le jour du dépassement dans une phrase, sans plus. Le 15-18 couvre pourtant le climat avec des reportages et des mises en perspective avec des spécialistes et Radio-Canada édite une section environnement fournie, accompagnée d’une infolettre.

Côté anglophone, la CBC n’a pas publié l’information du jour du dépassement en une sur son site. Pour la radio CBC One, The World This Hour ne l’a pas mentionné dans son journal non plus. CBCNews.ca maintient toutefois une très bonne section climat et environnement qui fait de la place à des modules explicatifs, et produit l’infolettre What On Earth.

CBC et Radio Canada exposent donc les conséquences du changement climatique sur toutes leurs plateformes, mais vu leur rôle central, on peut regretter que certains événements importants soient occultés.

Le Devoir a lui aussi déployé des efforts conséquents, constituant un pôle environnement avec 12 journalistes dédiés. Les médias de Québecor publient également une section environnement dans le cadre d’enquêtes et couvrent ainsi le dossier à leur manière.

En plus de l’information brute, les médias doivent être un lieu de débat d’opinion et La Presse remplit très bien ce rôle. L’éditorial de Vincent Brousseau-Pouliot du 20 juillet, appelant le fédéral à mettre ses culottes devant les pétrolières en est un exemple parfait.

Les publications spécialisées foisonnent

La hiérarchisation des nouvelles et la concurrence exacerbée par la chasse aux clics met cependant sous pression les grands médias au Québec, au Canada et au-delà de nos frontières. C’est ainsi que la difficulté de traiter le dossier climat dans les médias traditionnels a favorisé le développement de publications spécialisées, telles qu’Unpointcinq, qui combinent une couverture scientifique à des formats plus légers

Au Canada anglais, ce sont The Narwhal et le National Observer qui se rapprochent le plus du Guardian, véritable chef de file sur le climat, avec des enquêtes fouillées comme le portrait dans le Narwhal de Lisa Baiton, passée de l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada à l’Association canadienne des producteurs pétroliers, par exemple. Le National Observer enquête sur les villes canadiennes les plus « durables » et les relations complexes entre les grandes banques canadiennes et le secteur pétrolier

Hors du Canada, les grands médias rencontrent les mêmes problématiques mais les grandes marques s’en tirent bien. Le New York Times intensifie par exemple sa couverture : explication scientifique des causes de la sécheresse dans l’Ouest américain, perspectives long terme sur l’impact sur la chaîne alimentaire et suivi du projet de loi sur le climat.

Grâce à ses éditions américaine et internationales, le Guardian continue à se distinguer et fait honneur à la presse en général. Fort de son statut de grand média indépendant, le quotidien britannique s’est imposé comme une référence inspirante.

L’agence d’information économique Bloomberg s’est elle aussi considérablement investie dans la couverture climatique. Sa section Bloomberg Green est un véritable chef de file dans l’industrie des nouvelles financières liées à l’environnement et aux changements climatiques.

Les diffuseurs publics France Télévisions et WDR (Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Allemagne) se sont associés pour lancer ce printemps NOWU, média soutenu par des ONG et des institutions telles que Météo France. Le pari est de cibler les jeunes générations via des contenus conçus pour être visionnés et partagés pour les tablettes et téléphones. 

Des titres tels que le journal en ligne français Mediapart ont développé une réelle expertise de long terme sur le sujet et des initiatives hybrides se développent comme le média américain Cipher d’Amy Harder, associé à un fonds d’investissement spécialisé en climat, ainsi que la publication numérique Canary Media, soutenue par le Rocky Mountain Institute, et le vétéran Grist, lancé en 1999. 

Des publications avec un accent plus scientifique étendent leur lectorat : Hakai, Anthropocene, le Bulletin of Atomic Scientists et Currently. Enfin, des militants climatiques de renom publient des infolettres thématiques, telles que The Crucial Years de Bill McKibben, auteur du livre The End of Nature en 1989, et celles-ci attirent un lectorat croissant.

Cette multiplication des sources se traduit cependant par une fragmentation des audiences. Pour les médias généralistes, le défi majeur consiste donc à intégrer le climat comme une donnée essentielle à tous les sujets traités et non plus à le présenter comme une section à part. Premier pas positif : Radio-Canada classe désormais ses articles liés au climat à la fois dans ses sections Économie et Environnement. Il serait cependant intéressant d’ajouter l’angle climat au traitement de la guerre en Ukraine et des conflits en général.

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