Dans l’édition printemps-été 2014 du Cahier tendances de Méta-Média, Éric Scherer, directeur de la prospective à France Télévisions, insiste sur la perte de confiance qui frappe à la fois les médias traditionnels, leur audience et les journalistes eux-mêmes. Une situation qui ne fait, selon lui, qu’aggraver la crise, bien réelle, elle. Réagir vite et fort pour sauver l’industrie, tel est son credo.

Dans l’édition printemps-été 2014 du Cahier tendances de Méta-Média, Éric Scherer, directeur de la prospective à France Télévisions, insiste sur la perte de confiance qui frappe à la fois les médias traditionnels, leur audience et les journalistes eux-mêmes. Une situation qui ne fait, selon lui, qu’aggraver la crise, bien réelle, elle. Réagir vite et fort pour sauver l’industrie, tel est son credo.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Il y a un peu plus d’un an, l’affaire Snowden a frappé toute la planète de plein fouet. Elle venait nous dire à tous, quidams et journalistes, que la surveillance de masse n’était plus de la science fiction et que oui, les gouvernements venaient fouiller sans vergogne dans nos ordinateurs et autres appareils mobiles connectés. Les gouvernements, mais aussi les géants du web, qui revendent sans contrôle nos données personnelles à des marchands, qui eux, les utilisent pour nous proposer des produits sur mesure.

Les journalistes s’en offusquent… mais se servent aussi de cette masse de données et paient même souvent pour se les procurer. Non seulement, le journalisme de données est considéré par beaucoup comme le sauveur, le seul aujourd’hui capable d’apporter vraiment la valeur ajoutée pour laquelle les lecteurs accepteront encore de payer. Mais de plus en plus de médias, et pas uniquement les plus gros, paient aussi pour recueillir toutes ces données sur les habitudes de leur audience afin de lui fournir ce qu’elle attend, la fidéliser et attirer ainsi les annonceurs.

Un  appétit insatiable

Dans ce contexte en pleine mutation, de plus en plus d’acteurs avouent avoir le tournis. Ils se demandent où toute cette révolution mènera et quelles seront les conséquences sur la qualité de l’information. Est-ce que les médias traditionnels réussiront à s’adapter ou disparaitront-ils pour laisser leur place à un tout autre paysage, composé principalement de médias de niche? Aura-t-on encore besoin de journalistes ou les robots pourront-ils faire une grande partie du travail à leur place? Bref, ils perdent confiance en eux et en leur avenir.

Et plus journalistes et spécialistes se penchent sur la question, plus ils sont pris de vertige. Il y a de quoi. Dans l’introduction de son dernier Cahier tendances, Éric Scherer rappelle que l’appétit des géants du web est insatiable.

«Apple achète de la bande passante à tour de bras, écrit-il. Facebook met des milliards dans ses messageries instantanées et espère gagner la course de l’intelligence artificielle contre Google, qui, de son côté, rachète toutes les firmes de robots, investit la domotique et l’internet des objets, et devient un problème en Europe, où il fait de plus en plus peur.»

Tel est donc le contexte actuel. Mais une fois rappelé, le directeur de la prospective à France Télévisions en appelle à l’intelligence de l’industrie pour réagir et faire de cette nouvelle réalité médiatique un  atout, non un handicap. Car déjà un nouveau paysage se dessine.

«Une nouvelle vague de sites d’infos est apparue ces derniers mois, analyse-t-il, associant plus étroitement journalisme et technologies, via plus de statistiques, visualisations, infographies, algorithmes, en proposant, sous le label du «journalisme explicatif», une mise en forme de l’information qui ne court plus après le temps: Vox, FiveThirtyEight, UpShot, De Correspondent… Les grands médias de notre génération sont en train d’être bâtis sous nos yeux: regardez Vice, AwesomenessTV, The Young Turks, Buzzfeed, Medium (le YouTube du texte) et bien sûr YouTube! Ce sont eux qui informent les jeunes, lancent les stars d’aujourd’hui et de demain, déjà reçues à la Maison Blanche.»

Conversation permanente

Éric Scherer poursuit son analyse, affirmant que les jeunes modifient radicalement les habitudes de consommation des médias, et bien plus rapidement qu’on ne l’avait imaginé.

«L’invraisemblable basculement vers le web mobile prend tout le monde de court dans les médias, écrit-il. Même Google se dit surpris.»

Conséquence de cela, les télévisions, les radios et les journaux de papa et maman doivent aujourd’hui, au quotidien, faire la preuve de leur utilité sociale. Ils doivent sortir de leur zone de confort pour partir au front. Comment? En se mettant à la portée se leur public et en acceptant de dialoguer avec lui.

«Le journaliste a perdu de son magistère, peut-on lire. Au lieu de vivre cela comme une remise en question de son travail, il doit tenir compte de ce nouvel état de fait et traiter son lecteur d’égal à égal dans une conversation permanente avec lui. Pour écouter les questions qu’il se pose sur le monde contemporain (et tâcher d’y répondre). Pour prendre en compte ses remarques, ses précisions (il y a toujours dans l’audience des spécialistes plus avertis que les journalistes rubricards). Pour jouer la transparence (dire qu’il ne sait pas, ou bien qu’il s’est trompé, ou encore que l’information a évolué depuis qu’il l’a rapportée).»

Contenus de qualité

Regagner la confiance du public. Mais aussi reprendre confiance en soi. Avoir de nouveau la certitude que le journaliste a un véritable rôle à jouer dans la société. Que son métier dans les prochaines années ne va pas se réduire à retravailler voire recopier des nouvelles glanées sur internet pour générer du clic. Car déjà de nouvelles formes de journalisme apparaissent. Plus adapté à la mobilité et aux nouveaux modes de consommation des jeunes. Mais pas forcément de qualité moindre.

«journalisme d’explication, journalisme structuré, journalisme de stock, journalisme de données explicatives… chacun y va de son appellation, peut-on lire dans le Cahier tendances de Méta-Média. [Ces médias] proposent un nouveau modèle pour informer sans chercher à être exhaustif ou omniscient, sans viser nécessairement le scoop, sans publier de manière très régulière. Souvent sur des niches, ils cherchent surtout à découper, creuser, approfondir, décortiquer, voire anticiper un sujet en utilisant toute la panoplie des nouveaux outils numériques: textes, photos, vidéos, tweets, visualisation de données, graphiques animés, statistiques, algorithmes. C’est en tous cas une narration dotée d’un design soigné, qui dépasse le texte écrit.»

À côté de ceux-là, le journalisme de données continue à faire son petit bonhomme de chemin. Le journalisme à valeur ajoutée par excellence. De quoi regagner la confiance de l’audience, l’amenant même parfois à accepter de payer pour. Mais si de nombreuses salles de nouvelles disent vouloir en faire l’une de leurs grandes priorités, rares sont celles qui acceptent de monter des équipes dédiées et de consacrer les budgets nécessaires.

Un blocage qu’il faudra cependant faire sauter, à en croire Éric Scherer, car si la survie des médias passe par un regain de confiance de son l’audience, cette confiance passe, elle, par la production de contenus de qualité.

À télécharger: Recherche confiance, désespérément

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