Ma mère a reçu son premier diagnostic pour un cancer des ovaires en 2008. Plus de quatre ans plus tard, elle était en rémission et j’avais donc assez de distance émotionnelle pour considérer le cancer d’un point de vue journalistique. Qui prend soin du personnel soignant? explore un service de cancérologie avec une perspective médicale. L’émotion ne devait pas entrer en ligne de compte. Sauf que pendant que je réalisais ce reportage… le cancer de ma mère a refait surface.

Par Ishani Nath, journaliste indépendante installée à Toronto. Toute jeune diplômée de la maitrise en journalisme de l’Université Ryerson. Traduction d’un article paru sur J-Source le 19 février 2014

Il est rare que les adolescents soient chauves, mais face à Michael Friedman, jeune homme de 18 ans, c’est bien la seule chose que j’ai remarquée. Atteint du sarcome d’Ewing, cancer qui ne touche que les enfants, il était alité à l’hôpital Sickkids de Toronto et recevait son traitement de chimiothérapie par intraveineuse alors que je regardais avec insistance sa feuille de surveillance. J’écrivais à l’époque un article sur le personnel soignant auprès des personnes atteintes d’un cancer pour le numéro de mars du Reader Digest. C’était la première fois que j’étais confronté au cancer en tant que journaliste, même si j’ai déjà été témoin de cette maladie.

Ma mère a reçu son premier diagnostic pour un cancer des ovaires en 2008. Plus de quatre ans plus tard, elle était en rémission et j’avais donc assez de distance émotionnelle pour considérer le cancer d’un point de vue journalistique. Qui prend soin du personnel soignant? explore un service de cancérologie avec une perspective médicale. L’émotion ne devait pas entrer en ligne de compte. Sauf que pendant que je réalisais ce reportage… le cancer de ma mère a refait surface.

«Plus vous êtes proche du patient, plus c’est difficile de le traiter en tant que docteur», m’a avoué la cancérologue Abha Gupta, l’un de me principaux témoins. Je me suis alors rendu compte que comme journaliste, être personnellement touché par ce sur quoi vous travaillez a les mêmes effets secondaires.

Mon professeur à l’Université Ryerson m’avait prévenu que ce type de sujet pouvait être très difficile du point de vue des émotions. Mais je pensais que ça irait. Que j’étais déjà passée au travers. Que je savais à quoi m’attendre. Mais à voir des patients tels que Michael Friedman ou à écouter le Dr Gupta me dire qu’il n’allait plus aux funérailles de ses patients parce qu’il trouve ça trop épuisant, cette histoire à commencer à venir me chercher. Et lorsqu’en octobre, Taira Stewart, une patiente de 35 ans atteinte d’un sarcome qui était aussi l’un de mes témoins principaux, est décédée, j’ai fondu en larmes.

«Lorsque vous parlez à des gens qui sont passés par ce genre d’expériences horribles, il y a des images qui finissent par vous hanter», avait avoué Paul Taylor, ex-rédacteur en chef santé du Globe and Mail. Dans une étude menée en 2010 auprès de plus de quatre-vingts reporters exposés quotidiennement à des tournages violents, une majorité des répondants a avoué avoir de manière courante des souvenirs intrusifs.

«Les journalistes sont déchirés entre leur obligation de présenter une histoire objective et l’émotion qu’ils ressentent. C’est très préjudiciable, estime Jeffrey Dvorkin, directeur du programme de journalisme à l’Université de Toronto à Scarborough. Ils doivent donc trouver un moyen de faire avec leurs émotions, sans les nier.»

C’est mon expérience avec le cancer qui m’a poussée à proposer cette histoire au Reader Digest, mais j’ai dû apprendre à bien faire la part des choses entre mon histoire et l’histoire sur laquelle je travaillais. Tout comme le Dr Gupta explique comment il trace une ligne entre la maison et la vie à l’hôpital. Cette distinction m’a permis de demeurer objective, même lorsque j’écrivais à propos des cancérologues qui suivaient ma mère.

«Lorsque vous écrivez sur votre propre mal, c’est comme une thérapie. Vous n’êtes pas concentré sur votre cas particulier, fait remarquer Paul Taylor, qui a écrit une série d’articles dans le Globe and Mail dans les années 90, à propos de son combat contre les troubles musculosquelettiques (TMS). Il ajoute que cette distance n’est pas bénéfique seulement pour le journaliste mais pour la qualité de son travail aussi.

Si être personnellement lié à son histoire crée des défis particuliers, ça vient également avec son lot d’opportunités. «Si vous vivez vous-mêmes la situation que vous décrivez, vous en avez une plus grande compréhension, vous êtes donc plus perspicaces, ça vous permet d’explorer des éléments de détail. C’est moins abstrait», estime Paul Taylor.

Être présente lorsqu’un médecin a annoncé à ma mère que son cancer s’était répandu jusque dans ses poumons et ses ganglions lymphatiques et entendre la déception dans la voix du chirurgien lorsqu’une intervention n’avait pas fonctionné comme elle l’aurait dû, m’a permis de savoir quelles questions poser dans le cadre de mon article.

«C’est toujours différent lorsque vous êtes parti pris… en tant que journaliste, vous allez poser les vraies questions, celles qui ont vraiment de la pertinence pour le patient, estime Paul Taylor. Vous êtes plus en phase avec votre sujet.»

Durant mon reportage, le regard que je portais sur l’équipe médicale qui s’occupait de ma mère a changé. Lorsque je me suis rendu compte que le médecin de famille de ma mère avait un  tremblement dans la voix au moment d’apprendre que son cancer était de retour, et lorsque j’ai vu son cancérologue surpris parce que nous lui demandions quels étaient ses plans pour les vacances, j’ai réalisé que mon reportage avait changé ma manière de voir les choses. Je les considérais maintenant comme de vrais gens.

D’après le psychiatre Antony Feinstein, ce genre de reportages représentent un véritable défi pour les journalistes et pour leur équilibre. «Vous devez continuellement faire attention à votre santé… et à me pas vous perdre dans votre histoire, prévient celui qui s’est spécialisé dans les troubles post-traumatiques vécus par les journalistes qui partent en zone de guerre. Je ne veux pas dire que vous ne pouvez pas faire des reportages sur des sujets qui vous touchent de près, mais juste ne pas balayer d’un revers de main les risques émotionnels que cela comporte et y être très attentif.»

Aux journalistes qui sont personnellement impliqués dans des histoires difficiles, Jeffrey Dvorkin conseille d’en informer leur rédaction. Leur rédacteur en chef pourrait ainsi y prêter eux-mêmes attention et surveiller d’un peu plus près la manière dont ils vivent le reportage. Le professeur en éthique journaliste recommande également d’être franc avec le lecteur en lui révélant votre proximité avec le sujet. Pour ma part j’ai choisi de ne pas m’intégrer à mon récit, parce qu’il s’agissait d’un article sur les docteurs, pas sur moi. Mon expérience personnelle aura surtout servi à me donner la motivation nécessaire.

«Beaucoup de gens vivent des moments difficiles et on espère toujours qu’au bout du tunnel, il y aura de la lumière, raconte Paul Taylor. Lorsque quelque-chose de négatif vous arrive et que vous écrivez dessus, vous espérez que d’autres vont apprendre de votre expérience et qu’il y a donc un bénéfice à en parler. Ainsi, ce n’est pas peine perdue… il y a un objectif noble là-dedans.»

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