Par Philippe Lapointe

Aucun journaliste ne sera surpris de l’apprendre, le cyberharcèlement envers les journalistes est en hausse partout dans le monde, et le Québec ne fait pas exception. C’est ce que confirme une enquête réalisée en partenariat avec la Fédération nationale des communications et de la culture (FNCC) et l’Université du Québec à Montréal (UQAM), sous la direction du professeur Stéphane Villeneuve et d’une équipe de chercheurs.

528 personnes ont répondu au questionnaire, dont 264 journalistes parmi les répondants qui comprenaient aussi des animateurs, des chroniqueurs, des professionnels de tous les horizons, membres de la Fédération nationale des communications, de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).

Depuis l’arrivée des réseaux sociaux dans les années 2000, les gens de tous les métiers peuvent se trouver victimes de cyberharcèlement. Ce qui distingue les journalistes, c’est la quantité. Selon l’étude, 50,8 % des journalistes affirment avoir été victimes de cyberharcèlement. En comparaison, on estime qu’environ 5% des Québécois le sont. Les enseignants seraient victimes de cyberharcèlement dans une proportion de 20%. Cela dit, il y a peu d’études sur la question. L’étude du professeur Villeneuve est intéressante à cet égard et sera certainement utile pour voir l’évolution du phénomène au cours des prochaines années.

Dans 80% des cas de cyberharcèlement, la qualité du travail a été remise en question, le type le plus commun de cyberharcèlement, suivi de près par des propos offensants (76,5%), ridiculisants (67,7%) et la remise en question des qualifications (69,8%). Plus du tiers disent avoir été victimes de diffamation (36%). Encore plus inquiétant, 17,8% affirment avoir été victimes de menaces physique et 11,4% du partage d’informations personnelles.

Les sujets qui font le plus réagir, dans l’ordre : l’identité et la religion, la politique canadienne et québécoise, puis la justice et les faits divers.

Sans surprise, c’est Facebook qui est l’outil le plus utilisé par les harceleurs, puis, dans l’ordre, le courriel, la section « commentaires » des articles publiés en ligne et Twitter.

Pour les journalistes, les conséquences sont sérieuses, sur le plan personnel (stress, colère) que sur le plan professionnel. On parle de perte de confiance, de perte de productivité. Dans 12,7 des cas, le cyberharcèlement amène à une modification de la pratique, démonstration éloquente que l’intimidation fonctionne trop souvent.

Femmes et hommes

Les femmes et les hommes se disent harcelés à peu près également, mais la nature du harcèlement diffère, les femmes étant davantage victimes de harcèlement de nature personnelle et sexuelle.

Il faut se rappeler que ces données remontent à 2019, avant la pandémie. Sans pouvoir le documenter pour le moment, on peut raisonnablement penser que la situation ne s’est pas améliorée dans les dernières années, au contraire.  « Sur le terrain, on constate que les conditions de la pratique du métier se sont détériorées », affirme Annick Charette, présidente de la Fédération nationale des communications et de la culture, qui représente le plus grand nombre de journalistes au Québec. « On voit de plus en plus de journalistes se faire insulter, voire bousculer, menacer », ajoute-elle, « une situation très inquiétante ».

Le cyberharcèlement fait partie de cette détérioration des conditions de travail, conclut Annick Charette, qui ajoute que « encore une fois, le rôle des médias sociaux est crucial dans ce dossier ».

Que faire devant un tel constat? quels gestes faut-il poser? quelles actions prendre?

« Nous publions les résultats de cette étude avec l’espoir d’ouvrir un dialogue » conclut Annick Charette. L’enjeu n’est pas simple. Comment limiter le cyberharcèlement, ce qui va forcément amener une forme de contrôle, sans enfreindre la liberté d’expression?

Un dossier dont on n’a pas fini d’entendre parler.