Il y a quelques mois, La Rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau, affirmait à ProjetJ : «un an de congé maternité, ce n’est pas une victoire». Vraiment? À la veille de la journée de la femme, nous avons posé la question aux principales intéressées, les jeunes journalistes mères. Si toutes considèrent, que si bien sûr, c’est une victoire que d’avoir le choix de rester ou non auprès de son enfant dans sa première année, elles sont en réalité peu nombreuses à s’être effectivement arrêtées toute une année.

Il y a quelques mois, La Rédactrice en chef du Devoir, Josée Boileau, affirmait à ProjetJ : «un an de congé maternité, ce n’est pas une victoire». Vraiment? À la veille de la journée de la femme, nous avons posé la question aux principales intéressées, les jeunes journalistes mères. Si toutes considèrent, que si bien sûr, c’est une victoire que d’avoir le choix de rester ou non auprès de son enfant dans sa première année, elles sont en réalité peu nombreuses à s’être effectivement arrêtées toute une année.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Remettons les chose dans leur contexte. Ce que Josée Boileau décriait par cette phrase qui ne doit pas manquer de choquer plus d’une féministe, c’est le discours ambiant propre à renvoyer «les mères à leur nature de mère, qui dit de rester avec son enfant jusqu’à un an, de l’allaiter jusqu’à trois ans, etc. Un enfant qui se fait garder à six mois ce n’est pas une tragédie nationale», poursuivait-elle.

«C’est vrai, assume Mariève Paradis, présidente de l’Association des journalistes indépendants (AJIQ), journaliste indépendante, co-fondatrice de Planète F et mère de deux enfants de trois ans et dix mois. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce n’est pas une victoire ce congé maternité car je trouve ça important que les femmes aient le choix de le prendre. Mais pour moi, ça n’a jamais existé vraiment. Je suis travailleur autonome et pour nous, les congés maternité d’un an, ça n’existe pas. Pas qu’on ne puisse pas le faire, on peut même continuer à toucher ses prestations tout en recommençant à travailler petit à petit. Mais très vite, il y a la peur de se faire oublier qui surgit, de perdre tout le réseau qu’on avait mis des années à se constituer, que les contrats ne reviennent pas comme avant. Et puis, de mon point de vue, j’avais un trop grand besoin d’écrire», raconte celle qui a pris les rênes de l’AJIQ alors qu’elle était en tout début de deuxième grossesse.

Une façon de garder un pied dans le milieu pour celle qui considère que le journalisme est plus qu’un travail, et que tu ne cesses pas de l’être parce que tu allaites ton enfant.

«Pour ma première, j’ai recommencé lorsqu’elle avait six mois, une pige par mois environ histoire de rester dans le coup et de me réaliser entre les boire et les dodos, ajoute-t-elle. Pour le deuxième, je ne me suis jamais vraiment arrêtée. Mon petit garçon est entré à la garderie à quatre mois parce que j’avais une place et que si je ne l’avais pas prise, j’aurais été obligée d’attendre un an de plus. Nous y sommes allés petit à petit et je ne dis pas que je ne culpabilisais pas un peu… jusqu’au jour où je me suis dit que finalement la garderie, c’était un peu comme le village d’antan où tout le monde prenait soin des enfants. On nous donne toujours en exemple nos mères qui nous gardaient à la maison. Mais elles n’étaient pas seules. Il y avait souvent un autre adulte pour donner un coup de main.»

Un an de congé, un privilège

Sarah Poulin-Chartrand est elle aussi journaliste indépendante et elle vient de fonder Planète F avec Mariève Paradis. Elle attend son troisième enfant. Lors de ses deux précédentes grossesses, elle était salariée et avait un emploi qu’elle considère comme alimentaire. Le congé maternité d’un an, bien sûr qu’elle l’a pris et bien sûr qu’elle était heureuse de rester à la maison avec ses enfants et qu’elle est retourné au travail le cœur gros. Mais la situation est bien différente aujourd’hui.

«C’est sûr que la question se pose autrement et je ne pense pas pouvoir m’arrêter un an. J’ai l’espoir de pouvoir travailler avec bébé à côté, de m’arranger, raconte celle qui a bien peser le pour et le contre avant de réaliser ce désir de mettre le troisième en route. Je suis féministe, j’ai des ambitions professionnelles, mais je ne veux pas qu’on m’enlève mon désir de maternité. C’est sûr que je suis en train de lancer un média et que cette grossesse va ralentir le rythme. Mais je viens aussi tout juste de me lancer à la pige. Si je m’arrête maintenant, je n’aurai pas tout un réseau à reconstruire après, confie-t-elle, avant d’ajouter qui si elle en avait la possibilité sans que ce soit un trop grand sacrifice professionnel, elle s’arrêterait volontiers un an. Je considère que c’est un privilège que nous avons.»

Profiter du congé… pour écrire un livre

Elsa Pépin, journaliste indépendante et collaboratrice régulière au Voir notamment, a donné naissance à une petite fille en décembre. Cinq mois après s’être arrêtée, elle reprend déjà les journées de tournage.

«C’est un concours de circonstances, explique-t-elle. J’ai développé un concept d’émission de webtélé et à l’automne, nous avons appris qu’un diffuseur était intéressé. J’étais très déçue de ne pouvoir participer et j’ai réussi à les convaincre de retarder la diffusion jusqu’au printemps. En même temps, c’est une grande victoire que d’être parvenue à les faire plier!, se félicite celle qui a aussi repris les tournages pour l’émission Voir diffusée à Télé Québec. Je suspends donc mes prestations les semaines durant lesquelles je travaille et ensuite je vais retomber en congé maternité.»

Un congé qui n’en a pas vraiment été un cependant pour cette boulimique de travail, qui a profité de ce moment de pause dans sa vie professionnelle pour écrire un livre.

«Le congé maternité d’un an est ni noir, ni blanc, estime-t-elle. Ça dépend de tellement de facteurs. Tout le monde prédisait que j’allais m’ennuyer. En fait, le travail est revenu très vite et je n’ai donc pas la réponse. Et puis, mon conjoint étant comédien, il est disponible la journée, ça me permet de partir travailler plus facilement. Mais j’avoue que je concevais très bien le fait de prendre un an. Ça fait dix ans que je travaille sept jours sur sept. J’ai un réseau solide. Je n’avais pas vraiment peur de le perdre.»

Des entrevues en allaitant

Le désir d’enfants a été le plus fort aussi pour Lise Millette, qui avoue avoir mis à l’avant plan son envie d’avoir une famille, plutôt que de faire carrière. Elle est donc aujourd’hui maman de trois enfants de treize, dix et huit ans. Si elle est depuis devenue permanente à La Presse Canadienne, elle était à l’époque pigiste.

«J’avais très peur de me faire oublier, se souvient-elle. J’ai eu mon premier enfant à vingt-trois ans, c’est pas le moment de disparaître du radar. Moi, je fais de la radio. Les voix, ça se remplace et les quelques postes disponibles se prennent rapidement. J’ai donc toujours gardé un pied dans le travail histoire de ne pas disparaître. J’ai toujours dit que ce n’est pas parce que tu as des enfants que tu ne peux pas faire carrière, j’en avais fait une espèce de déclaration de guerre au modèle qui dit que les femmes doivent choisir de faire carrière ou de s’occuper de leurs enfants, raconte celle qui est devenue depuis monoparentale. Mais aujourd’hui, je me rends compte que si ce n’est pas un obstacle, c’est souvent encore un frein dans la mentalité et dans l’esprit de bien des patrons.»

Afin de concilier travail et famille, après son deuxième enfant, Lise Millette a décidé de ne pas retourner sur le marché en tant que tel, et de travailler depuis la maison.

«Alors, oui j’ai fait des entrevues en allaitant. Oui, il m’arrive de venir avec mes enfants sur des événements publics parce que je dois y faire une entrevue. Non, je ne peux pas animer une émission du matin parce que je dois les emmener à l’école. Et effectivement, peut-être que ce n’est pas facile de s’arrêter complètement pendant un an… mais je suis quand même journaliste et je n’ai pas à rougir de ma carrière, je crois.»  

«Tout continue pendant que tu t’arrêtes»

 Autre cas, autre problématique. Julie Godin est journaliste salariée. Installée à La Chute, elle écrit pour deux publications dans les Laurentides, Tribune Express Québec et l’Argenteuil. Déjà mère d’une fille de 3 ans et demie, elle est en congé maternité depuis décembre 2012 et a donné naissance à des jumelles au printemps dernier. Elle reprend le travail en avril.

«La question de prendre ou non le congé maternité ne s’est pas posée, mais c’est certain que m’arrêter aussi longtemps, ça n’était pas dans mon plan de carrière, explique-t-elle. Oui, j’ai un emploi qui m’attend en revenant, mais en dix-huit mois, tu as le temps de perdre ton réseau de contacts. Tout a continué pendant que tu t’es arrêtée. Tout va avoir changé. Il va falloir que je réintègre ma vie professionnelle, que je reprenne mes marques, etc. tout en gérant une vie de famille avec trois enfants… c’est quelque-chose dont on parle beaucoup avec mon conjoint ces temps-ci. Au fur et à mesure que l’échéance approche, je sens le stress monter», avoue celle qui a eu tout le temps de se demander si elle ne ferait pas mieux de passer à la pige pour être capable de tout concilier, voire de «sauter la clôture» pour aller chercher en travail en communication, qui lui demanderait moins de flexibilité.

«Mais je veux être journaliste, c’est ce pour quoi j’ai étudié, martèle-t-elle. Défendre la veuve et l’orphelin, parler des problèmes sociaux, donner la parole à monsieur tout le monde, etc. Ce serait un trop gros sacrifice que d’abandonner tout ça.»

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