L’association canadienne des journalistes (CAJ) parle de 2000 coupures à l’échelle du Canada depuis le début 2012, autant que lors de la dernière grande vague de licenciements de 2007-2009. Une situation qui l’inquiète, au point de se demander quel impact la réduction des salles de nouvelles pourrait avoir sur la qualité du travail des journalistes, donc sur tout notre système démocratique.

L’association canadienne des journalistes (CAJ) parle de 2000 coupures à l’échelle du Canada depuis le début 2012, autant que lors de la dernière grande vague de licenciements de 2007-2009. Une situation qui l’inquiète, au point de se demander quel impact la réduction des salles de nouvelles pourrait avoir sur la qualité du travail des journalistes, donc sur tout notre système démocratique.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Les mauvaises nouvelles pleuvent depuis quelques mois. Chez Sun Media, propriété de Québecor, c’est d’abord 360 postes – journalistes et autres – qui sont supprimés en juillet avec la fermeture de onze publications; puis encore une cinquantaine en décembre, tous des journalistes cette fois, juste avant d’annoncer la session de tous ses hebdos régionaux à TC Media… vente dont on ne connaît pas encore les conséquences humaines.

En janvier, c’est le Globe and Mail qui annonce lui aussi devoir éliminer neuf postes de journalistes. Idem au Soleil, qui vient de mettre un plan en place pour stimuler dix départs volontaires dans la salle des nouvelles. Quand au groupe Postmedia, propriétaire entre autres de The Gazette à Montréal, il a d’abord annoncé se séparer de plusieurs journalistes à Toronto, avant de couper cinq postes dans son bureau parlementaire à Ottawa et de le fusionner avec celui de l’Ottawa Citizen.

Il y a également Hubert Lacroix, président-directeur général de CBC/Radio-Canada, qui a averti il y a quelques semaines que le diffuseur public aurait encore des «décisions difficiles» à prendre.

Du côté des Maritimes, L’Étoile, à Moncton, a pris la décision en janvier de fusionner son cahier provincial hebdomadaire avec ses cahiers régionaux et d’en réduire drastiquement la pagination la passant de seize à cinq ou six par semaine. On n’imagine mal que cette cure de minceur n’ait pas de conséquences sur les employés de la rédaction.

2000 coupures en deux ans

«Nous avons relevé 2000 coupures environ depuis le début de l’année 2012, affirme Hugo Rodrigues, président de la CAJ. Et je ne parle-là que des licenciements qui ont été annoncés publiquement. Nous sommes à peu près sur les mêmes chiffres que ceux que nous avions observés durant la dernière grande vague de licenciements, entre 2007 et 2009.»

Une observation qui amène l’association à se questionner sur la capacité des journalistes qui restent à faire un bon reportage, eu égard à la charge de travail de plus en plus grande.

«Nous comprenons les difficultés financières rencontrées par les patrons de presse, assure M. Rodrigues. Sauf que si couper dans la salle des nouvelles est le choix le plus facile, nous nous demandons si c’est vraiment le plus judicieux. Car il est difficile d’assumer que nous pouvons offrir la même qualité de travail avec moins de monde dans les rédactions.»

Les cinq postes coupés au bureau parlementaire de Postmedia a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

«Non seulement les coupures, mais aussi la décision de fusionner le bureau avec celui de l’Ottawa Citizen, explique-t-il. Est-ce que cela augure de nouvelles coupures? Quoi qu’il en soit, il y a de moins en moins de monde pour décortiquer la politique fédérale et tenter de déceler des problèmes… ça n’a rien de bon pour la société, ni pour la démocratie, puisque nous sommes ceux qui devons constater et dénoncer les dérives.»

Perte d’expertise

Problématique donc lorsqu’il s’agit de coupures dans les bureaux politiques, mais pas seulement. Et Hugo Rodrigues de raconter son exemple.

«Je fais partie des personnes coupées lors du plan de licenciements de Québecor en décembre dernier. Je travaillais au Brantford Expositor en Ontario. En juillet, c’est le journaliste sportif qui avait été congédié. Depuis, ce sont les autres reporters de la salle des  nouvelles qui couvrent le sport par un  jeu de roulement… si ça ne me posait pas de problème à moi, il y a des gens qui n’avaient jamais assisté à une partie jusque-là! Avec tous ces licenciements, c’est aussi une grande expertise qui se perd.»

Hugo Rodrigues vient de retrouver un poste, toujours chez Québecor, à Cornwall, environ 600 kilomètres au nord de Brantford. Ce qui lui fait dire qu’il y a encore de la place dans les salles de nouvelles, mais que les journalistes doivent accepter de s’adapter.

«Accepter de bouger, précise-t-il. Il y a des ouvertures de postes aujourd’hui, mais il faut souvent déménager, et ce n’est pas toujours évident pour tout le monde. S’adapter également aux nouvelles technologies et accepter le multiplateforme notamment.»

Au milieu de la vague

De ce point de vue, il voit encore un avenir pour les 1500 finissants qui sortent chaque année des différents programmes en journalisme. Parce que, n’ayant souvent pas de famille, ils sont pus flexibles s’il faut tout quitter pour aller s’installer ailleurs. Et parce qu’ils sont nés avec les technologies dans les mains.

«Nous sommes au milieu de la vague, espère Hugo Rodrigues. Je vois encore quelques nuages sombres mais il y aussi de l’espoir. Il suffit de regarder La Presse. Après la vague 2007-2009, beaucoup de titres ont fini par réembaucher dans leurs salles de nouvelles parce qu’ils se sont rendu compte qu’ils étaient allés trop loin.»

Quoi qu’il en soit, 2000 coupures en deux ans quand la dernière enquête auprès des ménages, réalisée en 2011, comptabilisait 13280 journalistes au Canada, ce n’est pas négligeable, et c’est assez pour que la CAJ pousse aujourd’hui ce cri du cœur.

«Nous posons la question dans l’espace public, explique M. Rodrigues. Nous n’avons pas de réponse mais nous espérons que tous les journalistes, tous les patrons de presse, toute la population, la société dans son ensemble, vont entendre notre appel et se poser la question. Ce qu’on se demande, c’est si, au point où nous en sommes rendus, chaque coupure supplémentaire n’affecte pas notre capacité à faire un bon reportage.»

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