Par Annie Labrecque

Il y a trois mois,
le 11 mars, le Japon était frappé par un puissant séisme de
magnitude 9,0, suivi d’un tsunami qui a
dévasté les côtes. Mais les yeux des médias étaient rivés sur
la centrale nucléaire de Fukushima, d’où s’échappait des doses
élevées de radioactivité. Lorsque Étienne Leblanc,
journaliste radio à Radio-Canada, s’est envolé pour le Japon, il
pensait couvrir les dégâts causés par le séisme et le tsunami.
C’est dans l’avion qu’il a appris qu’il y avait eu un accident
nucléaire.


Par Annie Labrecque

Il y a trois mois,
le 11 mars, le Japon était frappé par un puissant séisme de
magnitude 9,0, suivi d’un tsunami qui a
dévasté les côtes. Mais les yeux des médias étaient rivés sur
la centrale nucléaire de Fukushima, d’où s’échappait des doses
élevées de radioactivité.

Lorsque Étienne Leblanc,
journaliste radio à Radio-Canada, s’est envolé pour le Japon, il
pensait couvrir les dégâts causés par le séisme et le tsunami.
C’est dans l’avion qu’il a appris qu’il y avait eu un accident
nucléaire. «Si nous l’avions su avant, nous aurions apporté de
l’équipement différent, comme un dosimètre pour mesurer les
radiations. Au Québec, nous ne sommes pas habitués à ce type de
menace qui est invisible, incolore et inodore. On nous disait que
c’était sans danger à plus de 30 km de la centrale, mais il y avait
tout de même une peur permanente», raconte-t-il.

Dans un
événement comme celui-là, difficile de partager le vrai du faux.
«Les radiations mesurées par le gouvernement et Greenpeace étaient
contradictoires. Greenpeace, qui avait son équipement, estimait les
radiations plus élevées que le gouvernement. Mais ce qui était
frappant, c’était l’absence d’informations. On sentait que le
gouvernement japonais improvisait et qu’il ne connaissant pas
l’ampleur et les conséquences de la catastrophe. Comme
journaliste, il fallait faire la part des choses et s’assurer d’avoir
les bonnes références scientifiques», explique Étienne Leblanc.

Il pense d’ailleurs
que certains médias ont fait une campagne de peur. «Il y avait de
l’ignorance face à un événement complexe. Mais même les experts
ne comprenaient pas ce qui se passait», dit-il. Les craintes ont été
exagérées, même si elles étaient fondées. Par exemple, une
animatrice à CNN, Nancy Grace, était convaincue que les radiations
menaçaient les États-Unis. Elle n’a pas tout à fait tort: la côte
ouest en reçoit, mais les doses sont minimes.

Sensationnalisme et exagération

Les médias
japonais ont d’ailleurs critiqué le sensationnalisme de la part des
médias étrangers. Marc Laurendeau, journaliste à Radio-Canada et
professeur en journalisme à l’Université de Montréal, a fait
quelques séjours au Japon. Il constate que l’information est traitée
différemment là-bas. «En général, même si le pays est une
démocratie, les médias japonais n’aiment pas se démarquer de ce
qui est convenu. Ils n’aiment pas les scoops. C’est une société
plus hiérarchisée et révérencieuse où on essaie de ne pas trop
bousculer l’autorité. Le sensationnalisme est beaucoup plus
développé dans la presse américaine», explique-t-il.

Est-ce aussi une
question de culture? Les Occidentaux et les Japonais ont eu une
réaction différente face à la menace nucléaire. Étienne Leblanc
l’a réalisé là-bas. «Les Japonais n’étaient pas aussi stressé
que nous. La différence, c’est qu’ils vivent avec l’énergie
nucléaire. Ils ont aussi vécu Hiroshima. Leur bagage historique est
différent du
nôtre».

Exagération ou pas de la part des médias, le gouvernement
japonais est en partie responsable de ce débordement. Pas de
porte-parole officiel et de leadership, pas de messages uniformes
entre les autorités gouvernementales et TEPCO (propriétaire de la
centrale Fukushima).

Selon Jochen Legewie, un expert en relations
publiques à Tokyo, le gouvernement japonais livrait trop peu
d’informations aux journalistes et n’en diffusait pas assez en
anglais. C’est aussi ce qu’a remarqué Marc Laurendeau. «Il y avait
un problème de transparence. Les leaders japonais ne voulaient pas
alarmer la population et voulaient se protéger. La même attitude
s’était produite lors de l’accident à Tchernobyl où la Russie
cachait l’information à ses citoyens.»

Plus
difficile qu’un avion écrasé

Un avion s’écrase.
On contacte les experts en aviation, les porte-paroles de Transport
Canada et du fabriquant de l’avion pour comprendre ce qui s’est
passé. Peu importe si on diffuse la nouvelle dès l’instant (on a
un scoop!) ou si on attend d’avoir plus d’éclaircissements, le
fait reste le même: l’avion s’est écrasé.

D’après Matthew
L. Wald
du New York Times, journaliste spécialisé en
environnement et énergie, l’accident nucléaire fait partie des
événements les plus complexes à couvrir, car les faits changent au
fil du temps ainsi que la compréhension que l’on en a.

Pour compliquer
encore plus les choses, même les experts ne s’entendent pas! Par
exemple, les scientifiques japonais argumentent sur le niveau de
radiation acceptable et sécuritaire. Puisque c’est la première
fois qu’on assiste à une exposition prolongée à des radiations,
il n’y a pas de certitude.

Autre difficulté
pour les journalistes, il faut traduire des données brutes en
information compréhensible pour le public: demi-vie, milliseverts,
fission nucléaire, etc. Combien de journalistes maîtrisent le
secteur de l’énergie nucléaire? Peu sont spécialistes. Dans le
feu de l’action, incompréhension et mauvaise interprétation
peuvent finir, sans le vouloir, en information inexacte. Un Canadien
habitant au Japon a même mis en ligne les reportages erronés ou
trop sensationnalistes sur le site Journalist Wall of Shame.

Plusieurs
journalistes ont relevé le défi de couvrir intelligemment
l’accident nucléaire. Aujourd’hui, qu’en est-il des efforts de
nettoyage? Que se passera-t-il pour les agriculteurs qui ont perdu
toutes leurs récoltes submergées par l’eau salée? Que fera-t-on
avec les réacteurs nucléaires, encore hors de contrôle? Les médias
sont passés à autre chose, mais la crise nucléaire est toujours là
et semble loin d’être terminée.

Voir aussi:

Japon: rapatriement de journalistes

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