L’espace rédactionnel qui ne cesse de diminuer. Les pré-papiers qui prennent plus d’espace que les critiques. Certains lecteurs qui ne font pas la différence entre une entrevue et une opinion. La presse culturelle doit conjuguer avec un lot d’obstacles semaine après semaine. Christian Saint-Pierre et Marc-André Lussier nous livrent leur vision du métier.  

 

Par Samuel Larochelle

L’espace rédactionnel qui ne cesse de diminuer. Les pré-papiers qui prennent plus d’espace que les critiques. Certains lecteurs qui ne font pas la différence entre une entrevue et une opinion. La presse culturelle doit conjuguer avec un lot d’obstacles semaine après semaine. Christian Saint-Pierre, critique de théâtre depuis 14 ans, et Marc-André Lussier, critique de cinéma depuis 18 ans, nous livrent leur vision du métier.  

Aujourd’hui président de l’Association québécoise des critiques de théâtre, Christian Saint-Pierre a toujours su qu’il voulait critiquer. « Je voulais analyser, décrire, disséquer et générer un discours autour du théâtre », explique-t-il. Après des études universitaires en littérature et un bac en art dramatique (volet critique et dramaturgie), il est devenu l’un des fidèles collaborateurs de la revue Jeu, dont il est aujourd’hui rédacteur en chef. Entre 2003 et 2011, il a écrit pour Voir Montréal, en plus d’agir à titre de chef de section pendant quatre ans. En septembre 2012, il a commencé une nouvelle période de sa vie professionnelle au journal Le Devoir.

Depuis ses débuts, le journaliste constate à regret que la nuance entre pré-papiers et critiques n’est pas toujours bien saisie du public. « Quand un lecteur me dit avoir aimé ma critique sur une pièce dont la première n’a pas eu lieu, après avoir lu mon pré-papier, ça me trouble. En tant qu’enseignant (NDLR : Saint-Pierre a une charge de cours en art dramatique à l’UQAM), je dois même clarifier la question avec mes étudiants. Lorsqu’ils font des revues de presse, ils confondent régulièrement les deux genres. Pourtant, les pré-papiers contiennent des bouts d’entrevues mis entre guillemets et des photos dans un café, et non celles prises lors d’un spectacle. Les codes sont peut-être clairs pour les journalistes, mais pas nécessairement pour le commun des mortels. » Autre élément nuisible : la puissance de la rumeur. « Le public se fie souvent à une impression de vibe positive autour d’une œuvre, même si elle est généralement inventée. Les gens grappillent l’information et préfèrent ne pas tout lire en détail. C’est difficile de se battre contre ça. »

En 2011, Saint-Pierre a décidé de quitter l’hebdomadaire Voir Montréal, convaincu que le journal était devenu un exercice promotionnel quasi complet. « Contrairement aux pré-papiers, dont la longueur semblait intouchable, l’espace réservé aux critiques diminuait sans arrêt. À mes débuts, j’écrivais deux feuillets par critique. À la fin, j’étais rendu à un seul. Si je voulais arriver à couvrir le plus de spectacles possible, je devais parfois me contenter d’un demi-feuillet. C’est impossible de faire une vraie critique en 6 ou 10 lignes. »

Lorsqu’il a vu le journal passer de 80 pages à 40, Saint-Pierre a dû se « battre » chaque semaine avec Manon Dumais, chef de la section cinéma, et Olivier Robillard Laveaux, chef de la section musique, pour parler de théâtre. « Ça pouvait être très tendu le jour de nos réunions. Il fallait faire attention de ne pas discréditer la discipline de l’autre en faisant valoir nos sujets. Par moment, j’avais l’impression que le théâtre était perçu comme moins intéressant que le cinéma ou la musique. Le manque d’espace nous a causé plusieurs soucis. »

Maintenant qu’il est au Devoir, Christian Saint-Pierre sent qu’on lui accorde une plus grande liberté. « Pour mes pré-papiers, je prends le temps de lire le texte de chaque œuvre avant de rencontrer les artistes. Ça me permet d’éviter de me faire raconter de pieux mensonges ou d’être utilisé comme réceptacle enthousiaste au discours d’un artiste qui veut donner une image à son projet. Je prends le temps de discuter avec eux une grosse heure, au lieu de vingt minutes comme avant. À Voir, je ne pouvais plus faire ça. La quantité de pré-papiers à produire était trop grande. »

D’autre part, le journaliste juge avoir plus d’espace afin de rédiger des critiques comme il les aime. « Je prends le temps d’évaluer l’objet que j’ai sous les yeux. Je vérifie si la proposition est cohérente du début à la fin, si l’équilibre est maintenu et si les éléments du décor, de l’interprétation, de la musique ou de la mise en scène vont dans le même sens. Certains critiques ont tendance à toujours vérifier si l’œuvre est ancrée dans la société, la politique et l’histoire, mais je me concentre surtout sur l’honnêteté et la logique interne des productions. »

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Malgré l’explication objective de son travail, Christian Saint-Pierre doit composer avec un lot de réactions vives chez les artistes depuis des années. « La façon dont j’arrive à garder une santé mentale, c’est en me disant que mon travail est un long dialogue. Si après trois bonnes critiques sur le travail d’un artiste, je dois être plus sévère, il y a plus de chance qu’il le prenne mieux. Mais en même temps, je n’essaie pas de me faire des amis. Je ne vais pas pleurer si on m’ignore ou si on change de côté de rue en voyant. Heureusement, les jeunes artistes sont moins chatouilleux. Plusieurs viennent vers moi pour discuter. C’est un dialogue hyper sain. »

La parole au critique de cinéma

Autodidacte et passionné de cinéma depuis l’adolescence, Marc-André Lussier a fait ses débuts à la radio communautaire CIBL. Après s’être bâti une solide réputation, il a été recruté par le journal La Presse pour écrire des critiques en tant que collaborateur occasionnel en 1995, avant d’être embauché à temps plein cinq ans plus tard. « Très tôt, j’ai développé l’habitude de voir tout ce qui prenait l’affiche dans les cinémas de Montréal. Je fais ce métier-là parce que j’ai envie de communiquer ma passion pour le cinéma le plus possible. »

Contrairement à Christian Saint-Pierre, Lussier n’a jamais senti que les cinéphiles distinguaient mal les critiques et les pré-papiers. « À La Presse, depuis l’époque où les grandes chaînes de cinéma achetaient beaucoup de publicité, on dispose d’un cahier entier consacré au cinéma. On est très chanceux. La distinction entre les films à venir et les critiques est peut-être un peu plus claire grâce à cela. Mais comme les heures de gloire de la publicité dans les médias écrits sont derrière nous, notre espace critique diminue énormément de notre côté aussi. On ne peut pas perdre trop de temps à raconter l’histoire, tout en mettant l’œuvre en contexte. Il faut aller à l’essentiel. »

Parmi les autres contraintes vécues par les critiques de cinéma, notons la quantité impressionnante de films qui peuvent sortir la même semaine. « Le 1er mars, douze primeurs sont arrivées en même temps dans nos cinémas. Et contrairement à certains médias qui font des choix éditoriaux, notre mandat est de critiquer tous les films. Si on en loupe un, plusieurs lecteurs vont nous téléphoner. Avec autant de titres auxquels donner de l’espace, on doit donc déterminer une certaine hiérarchie. Évidemment, on ne donnera pas le même espace à un navet américain sans importance qu’à un film comme Amour, de Michael Haneke. Une distinction s’impose. »

Autre nuance avec le travail des critiques de théâtre, les journalistes québécois spécialisés en cinéma doivent couvrir un large éventail d’œuvres locales, américaines et internationales. De toute évidence, la critique d’une œuvre québécoise n’a pas le même impact que celle d’une œuvre étrangère. « C’est certain que c’est plus facile de taper sur un film de Steven Seagal, qui ne te lira jamais, que sur un film québécois. On marche sur des œufs à la seconde où l’on émet la moindre réserve envers un film d’ici. Toute l’industrie scrute ce que tu écris. Mais ça ne veut pas dire qu’on n’a pas le droit de le dire quand c’est mauvais. Si on voit un navet québécois, il faut le dénoncer de façon aussi virulente que si c’était un film américain ou européen. On ne rendrait pas service aux lecteurs et aux gens de l’industrie si on était complaisants. »

En près de 20 ans de carrière, Marc-André Lussier a lui aussi critiqué un grand nombre d’artistes à qui il doit reparler d’année en année. « Ça fait partie du jeu. Si quelqu’un fait ce métier-là pour être aimé de tous, vaut mieux qu’il choisisse autre chose. En même temps, je comprends la réaction de certains cinéastes. Ils consacrent des années de leur vie à un film. S’ils ont de mauvaises critiques, ça peut être blessant et faire très mal. Par contre, j’ai remarqué que les acteurs sont souvent plus détachés face à la critique. Ils défendent le film en promo, mais quand on les rencontre l’année suivante, ils nous disent généralement qu’ils sentaient qu’ils étaient en train de tourner dans quelque chose de mauvais. »

Considérant avoir un rapport assez facile avec les artistes, Marc-André Lussier croit tout de même avoir trouvé la méthode pour éviter les conflits d’ordre personnel. « C’est beaucoup plus simple de ne pas avoir trop d’amis dans le milieu. Quand on cultive une vie à l’extérieur de l’industrie du cinéma, on garde un regard neutre et des rapports courtois plus facilement. »