« J’apprends sur le tas » dit Pierre Jobin, fraichement nommé à la direction de Cogeco Nouvelles. Pierre n’a suivi aucune formation pour apprendre son nouveau métier de patron. Il reconnaît que ses études universitaires, déjà loin, ne l’avaient pas préparé à un tel métier. « Je pense que j’ai de bons réflexes et le sens de la nouvelle », ajoute-t-il, « Tout le reste, les budgets, les négos, la gestion du personnel, j’apprends en le faisant ».

Pierre Jobin n’est pas une exception. La plupart de ceux et celles qui dirigent nos salles de nouvelles n’ont pas appris à le faire sur les bancs d’école. Pour une raison bien simple : au Québec, il n’existe aucune véritable formation pour devenir patron d’un service d’information.

Aujourd’hui directeur du Devoir, Brian Myles avoue s’être lancé dans ce nouveau défi sans véritable préparation. « Ma chance, c’est d’avoir occupé plus tôt la fonction – bénévole – de président de la Fédération professionnelle des journalistes, la FPJQ. J’y ai appris à négocier, gérer un budget, et les bases des ressources humaines ». Reste qu’il trouve les premières années plutôt difficiles.

« En accédant à un poste de direction, on se rend compte qu’il y a autre chose dans l’entreprise que la salle de rédaction », dit Brian Myles, « et j’avais beaucoup à apprendre ». Un séjour à la Rotman School of Management de l’université de Toronto lui a donné des bases fort utiles. Puis, avec l’expérience, il est devenu un de nos dirigeants de médias les plus respectés.

Le nouveau directeur de la nouvelle salle de nouvelles de Noovo, Jean-Philippe Pineault, doit défendre ses dossiers auprès de ses collègues de la direction de l’entreprise. Invoquer l’intérêt public ne suffit pas à gagner ses batailles avec les ventes et les finances. « Ça se passe bien, mais je me rends compte que les patrons des autres secteurs sont souvent des gestionnaires aguerris », formés en gestion budgétaire, en réflexion stratégique, en ressources humaines, rompus aux techniques de négociation

Plusieurs journalistes ont bien réussi la transition vers un poste de direction, mais pas tous. Un bon journaliste ne devient pas nécessairement un patron compétent.

Jean-Philippe Pineault trouve dommage le manque d’intérêt des journalistes pour la gestion. « Je dirais même qu’ils sont souvent allergiques aux pratiques de gestion ».

C’est là que le bât blesse. Diriger une salle de nouvelles, c’est un métier. La gestion budgétaire, la pensée stratégique, la gestion des ressources humaines, l’art de négocier, les manières de donner du feed-back constructif, les ventes, le marketing, ça s’apprend.

Alors, que peut faire le journaliste fraichement nommé à un poste de direction?

Le mentorat, formel ou informel, auprès de patrons plus expérimentés, peut assurément aider le nouveau gestionnaire à s’orienter. Chez Cogeco Nouvelles, Pierre Jobin bénéficie des conseils de l’ancien vice-président, Réal Germain, un gestionnaire d’expérience semi-retraité que Cogeco garde comme consultant et mentor.

Radio-Canada/CBC propose une formation à l’interne, avec des cours de gestion, de leadership, une formation dite « nationale » – offerte dans les deux langues – qui s’adresse aux cadres de tous les secteurs. Dans les autres entreprises, on peut se tourner vers une panoplie de formations universitaires de courte durée, du genre « finance pour les non-financiers », et autres. Le pôle média des HEC, dirigé par l’ancien vice-président de Radio-Canada, Sylvain Lafrance, offre plusieurs cours, formations et séminaires reliés à l’univers des médias, mais rien de spécifique à l’information. Le programme de l’UQAM en stratégies de production culturelle et médiatique est un peu fait également pour former des dirigeants dans tous les secteurs des médias: culture et information confondus, mais il ne focalise par sur la gestion des salles de rédaction.

Or, quoi qu’on dise, on ne gère pas un service d’information comme on gère d’autres types d’entreprises.

Aux États-Unis, et dans une moindre mesure au Canada anglais, les écoles de journalisme forment aussi les cadres, avec des programmes qui vont du séminaire de trois jours jusqu’à la maîtrise. Plusieurs ont séjourné au Poynter Institute, en Floride, réputé pour son approche pragmatique, où ils ont eu la chance de côtoyer des collègues d’autres médias. Cela permet d’échanger, de partager, de comparer nos expériences, de tisser un réseau.

Est-il possible d’envisager au Québec des programmes où les gestionnaires en information de médias concurrents puissent ainsi parfaire leur apprentissage ensemble, en oubliant un moment la compétition qui les anime?

Un dossier à suivre.

Philippe Lapointe

Philippe Lapointe a occupé des postes de direction dans plusieurs entreprises du domaine des communications. Il a notamment dirigé le service d’information de TVA et la salle des nouvelles de Radio-Canada, expérience qu’il raconte dans son livre, Aventures au pays des nouvelles télévisées.

Philippe Lapointe