Mylène Moisan aime réfléchir à l’essentiel : l’intérêt humain. Ses chroniques au Soleil en sont une preuve vivante. L’une d’entre elles, Treize minutes de trop, lui a valu le prix Judith-Jasmin en 2013.

Une entrevue d’Antoine Char

« Mon inquiétude unique devant le journalisme actuel, c’est l’état de surexcitation nerveuse dans lequel il tient la nation », écrivait Émile Zola en 1888. Le journalisme a-t-il changé depuis?

Je pense que le temps du journalisme s’accélère et change globalement au même rythme que le temps de la société et que cet « état de surexcitation » est non seulement toujours présent, mais nécessaire. Je ne fais pas allusion au rythme imposé par l’information en continu, mais plutôt à ce rôle d’éveilleur de conscience qui, je crois, est toujours d’actualité.

Cela dit, toujours dans cette idée de faire écho à l’inquiétude de Émile Zola, je dirais que ce sont aujourd’hui les réseaux sociaux qui participent à cette surexcitation nerveuse et qui, si on ne s’en méfie pas suffisamment, risquent d’empirer la crise de confiance envers notre métier.

Comment le journalisme a-t-il évolué au Québec?

C’est une énorme question. Si je prends seulement le dernier quart de siècle que j’ai connu comme journaliste, je vois deux changements importants. D’abord, il est beaucoup plus facile d’effectuer des recherches d’archives et de naviguer dans les différentes sources d’information, plus nombreuses d’ailleurs, ce qui nous permet de documenter de façon plus complète et plus rapide un sujet sans devoir arpenter les corridors des bibliothèques et de faire défiler des microfilms.

En contrepartie, cette facilité tend à créer une pression de production avec le risque de tourner les coins ronds. Plus que jamais, vitesse ne rime pas avec rigueur et il revient aux médias d’en prendre la mesure.

Plus globalement, je crains que le journalisme de qualité soit compromis par la tendance lourde de la guerre des clics et par le profil des jeunes générations qui, selon certaines études, s’informent moins et moins longtemps.

Quelle est votre vision du métier?

J’ai une vision assez idéalisée du métier de journaliste en tant que rempart de la démocratie, rien de moins. J’ai toujours fait mon travail avec la conviction que je pouvais faire changer les choses et améliorer la société. À mes yeux, l’enquête reste la forme la plus noble et la plus nécessaire de journalisme, parce qu’elle permet de mettre en lumière des situations qui seraient restées dans l’ombre. On n’a qu’à penser au consortium de journalisme international qui a dépouillé des milliers de pages de documents et dévoilé de nombreux scandales et aussi, plus près de nous, des révélations comme la situation qui prévalait au CHSLD Herron au début de la pandémie pour prendre toute la mesure de l’importance d’un journalisme fort et rigoureux.

Quels sont les défis qui attendent le journalisme québécois?

Le principal défi est assurément de s’attaquer à la perte de crédibilité du journalisme qui est attaqué sur deux fronts : les fausses nouvelles et le discours voulant que les journalistes soient à la solde des gouvernements. Déjà que nous n’étions pas très loin des vendeurs de voitures usagées en terme de crédibilité, force est de constater que la pandémie et la mouvance complotiste nous ont fait perdre quelques plumes de plus en raison notamment de l’aide financière qui a été accordée aux médias pour survivre, à l’instar d’une pléthore d’industries d’ailleurs.

Deuxièmement, comme un peu partout dans le monde, le journalisme québécois devra continuer à travailler fort pour assurer sa viabilité dans un monde en constante mutation, avec un lectorat rompu aux technologies et aux réseaux sociaux, mais surtout moins avare d’information « classique ». Il lui faudra aussi prendre conscience des risques de niveler vers le bas pour attirer des lecteurs qu’on dit moins friands de textes longs et fouillés.

Pourquoi avoir tourné le dos aux chroniques d’actualité?

En une décennie de chroniques, j’ai toujours veillé à ne pas me cantonner dans une catégorie précise de sujets, même si je dois reconnaître que mes « histoires humaines » sont l’étiquette qui m’est souvent accolée.

Cela dit, je ne me suis jamais empêchée d’aborder des sujets liés à l’actualité, notamment ceux qui touchent à la DPJ, aux CHSLD, aux soins à domicile, aux problèmes d’accès aux soins de santé physique et mentale ou à la qualité de l’air. Il m’arrive également de mettre la lumière des sujets qui sont d’actualité en passant par le vécu ou la réalité d’une personne, ce qui permet à mon avis d’offrir un visage plus humain de l’actualité.

Qu’est-ce qu’une bonne chronique?

Pour moi, une bonne chronique est une chronique qui fait réfléchir et qui permet aux lecteurs de considérer un aspect d’une situation qu’ils n’avaient pas considéré. Une bonne chronique ne se termine pas après la dernière ligne, elle continue à vivre dans l’esprit de celui qui l’a lue. Pierre Foglia était passé maître dans cet art-là.

Une bonne chronique est aussi celle qui fait bouger les choses, qui permet à des organisations de corriger le tir. Cela dit, il est parfois dommage que des organisations se limitent à régler la situation qui est dénoncée sans agir plus largement pour éviter qu’elle ne se reproduise. C’est particulièrement fréquent dans le réseau de la santé où beaucoup d’efforts sont faits pour soigner l’image des organisations.

Quel est le but d’une chronique, quelle qu’elle soit?

Tout dépend du type de chronique. Une chronique peut faire pleurer, rire, sourire, réfléchir, elle peut réconforter, elle peut susciter l’indignation, le sentiment d’injustice, la colère, la compassion, l’empathie.

Comment expliquer qu’il y ait tant de chroniques dans les médias québécois?

Pour les médias, la chronique ou le commentaire me semble une façon de se démarquer des concurrents surtout avec l’info en continu que nous recevons en temps réel. Au même titre que les nouvelles exclusives, les chroniques permettent à un média de sortir du lot, elles permettent également de lui donner une personnalité, une valeur ajoutée, de présenter aux lecteurs une diversité de points de vue.

On demande parfois s’il y a trop d’humoristes, on le fait aussi pour les chroniques. La réponse est la même, tant qu’il y a un public pour rire avec les premiers et des lecteurs pour lire les secondes, je ne vois pas en quoi il faudrait s’inquiéter de lire différentes plumes.

Une chronique qui ne génère pas beaucoup de clics fait-elle chou blanc?

La fameuse question des clics! Je crois qu’il faut garder un équilibre par rapport aux clics, ils ne doivent pas être l’unique indicateur du succès ou de l’échec d’une chronique, ni d’une nouvelle d’ailleurs. Mais évidemment, la pression est grande parce que qui dit clics, dit revenus, et les médias ne vivent pas d’amour et d’eau fraîche. Je suis convaincue qu’il y a moyen de concilier le tout en se permettant d’écrire sur tous les sujets tout en portant par exemple une attention particulière aux titres qui sont la porte d’entrée vers un texte. Le titre doit être accrocheur tout en restant fidèle au contenu du texte, faute de quoi le lecteur se sentira berné et mettra vite fin à sa lecture. Parce qu’au-delà du clic, le temps de lecture est tout aussi important, sinon plus.

Pourquoi écrire des chroniques sur les problèmes de monsieur et madame Tout-le-Monde et êtes-vous la seule à le faire au Québec?

Je ne suis bien sûr pas la seule à écrire des chroniques sur les problèmes de M. et Mme Tout-le-Monde, Patrick Lagacé le fait aussi entre autres pour dénoncer les limites et les problèmes du système d’éducation. Avant nous, Foglia l’a fait avec une redoutable efficacité.

Personnellement, je trouve que cette façon de dénoncer des problèmes permet de les incarner et de mesurer concrètement leur impact sur les gens. Les lecteurs sont plus touchés – donc plus sensibilisés – lorsque la personne dont je raconte l’histoire pourrait être leur sœur, leur voisin, voire eux-mêmes.

Cela dit, lorsque je choisis d’exposer une situation vécue par M. et Mme Tout-le-Monde, je veille à ce qu’elle ne soit pas un cas isolé, mais qu’elle rejoigne une réalité plus large. Autrement dit, il faut que, dans une histoire personnelle, il y ait de l’universel…