Par Roxanne Léouzon

Comment fonctionne la pige dans d'autres pays? L'herbe y est-elle plus verte pour les journalistes indépendants? Détour par la Suisse romande où on distingue les "journalistes libres" des "journalistes indépendants". Les deux groupes sont composés de pigistes, mais les "libres" ont une convention collective qui établit les conditions de travail, les principes de base et les barèmes minima de rémunération, ainsi que les indemnités pour vacances, retraite et invalidité.

Voir aussi: Pas d'éthique dans bonnes conditions de pratique

Par Roxanne Léouzon – originellement paru dans L'Indépendant de l'AJIQ

Comment fonctionne la pige dans d'autres pays? L'herbe y est-elle plus verte pour les journalistes indépendants? Détour par la Suisse romande où on distingue les "journalistes libres" des "journalistes indépendants".

Jour pluvieux à Lausanne. Au restaurant de la gare, tout au bout du quai numéro un, Marie-Christine Pasche et Michel Bührer m'accueillent en sirotant leur café. Ces deux militants en ont long à dire sur le sort de leur profession : journaliste libre.

Quelle est la différence entre un journaliste libre et un journaliste indépendant?

Le terme « libre » désigne un journaliste professionnel qui n'est pas lié à un employeur par un contrat de travail et qui investit lui-même dans ses moyens de production. C'est en quelque sorte le contraire d'un salarié. Cela dit, on le distingue du journaliste dit « indépendant » parce que ses relations de travail entrent généralement dans le cadre de la Convention collective de travail (CCT). L'indépendant, lui, choisit de ne pas être lié par la convention. Par exemple, il fixe lui-même ses prix.

Les journalistes pigistes ont donc une convention collective?

En Suisse, les conventions collectives sont souvent négociées par secteur d'activité ou par profession. Impressum, la plus grande association professionnelle de journalistes au pays avec 5600 membres, négocie périodiquement la CCT pour tous les journalistes romands qui souhaitent s'y rattacher. Ceux de Suisse alémanique, par contre, n'ont plus de CCT depuis plusieurs années. Cette convention est signée par la majorité des grands éditeurs de la presse écrite suisse, réunis sous l'association MÉDIAS SUISSES. En raison de leur vulnérabilité, les journalistes libres sont intégrés à la CCT, sous l'appellation « collaborateurs externes ».

Que contient la CCT en ce qui a trait aux collaborateurs externes?

Elle établit les conditions de travail, les principes de base et les barèmes minima de rémunération et les indemnités pour vacances, retraite et invalidité. Par exemple, lorsqu'une rédaction commande un texte à un journaliste libre, ils doivent ensemble convenir du temps que ce dernier devra y consacrer. Le média devra ensuite payer le journaliste à la journée, la demi-journée ou à l'heure. Depuis juillet 2011, une journée de travail doit être rémunérée au minimum 563,90 francs suisses (un peu plus de 600 dollars canadiens).

Et les dispositions de la convention sont-elles bien respectées?

C'est là où le bât blesse : elle est souvent violée. Particulièrement depuis les cinq ou dix dernières années. Dans les faits, même les signataires de la CCT sont frileux à payer plus de 500 francs la journée. Plusieurs journaux rémunèrent aussi à la ligne ou à la page, qui varie entre 3500 et 12 000 caractères. Ça peut donc être assez arbitraire… Les rédactions ont aussi tendance à sous-évaluer le temps réel devant être consacré à un article. Les journalistes travaillent donc plus de temps que ce pour quoi ils sont payés. Mais ils acceptent souvent ces conditions, car ils veulent du travail. Nous connaissons plusieurs d'entre eux qui ont fait valoir leurs droits et ont obtenu gain de cause, mais ils ont perdu des clients importants.

La situation des libres n'est donc pas si rose…

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Selon un sondage de 2010 effectué par le comité Journalistes libres romands (JLR), la majorité des libres le sont par choix. Ce ne sont donc pas des victimes de leur situation. Mais beaucoup occupent des emplois complémentaires pour avoir un salaire décent. Ils se tournent notamment vers la communication et les journaux d'entreprises, qui payent mieux que les médias. Ce qui est déplorable, c'est que les médias ont de moins en moins de reconnaissance et de considération pour les libres. Ils ne créent et valorisent plus de réseaux de collaborateurs réguliers.

Pourquoi la situation des libres s'est-elle ainsi détériorée dans les dernières années?

La Suisse vit la même crise structurelle des médias que tous les autres
 pays. Les effectifs se resserrent, les budgets de pige aussi. Moins de lecteurs papier, moins de publicité, mais des
 exigences de rentabilité toujours aussi élevées.

Vous êtes tous deux membres du comité des JLR. Michel, vous en êtes le président depuis plusieurs années. Que fait votre organisation pour soutenir les journalistes libres?

Tous les journalistes libres romands membres d'Impressum, soit environ 350 personnes, font partie des JLR. Nous défendons leurs conditions de travail et les représentons lors des négociations de la CCT. Nous avons publié un « Guide de survie » du journaliste libre et nous sommes disponibles pour ceux qui veulent des conseils. Nous organisons aussi parfois des activités de réflexion ou de discussion. Notre message est clair : il faut dénoncer les éditeurs lorsque nous sommes victimes d'abus.

Malgré tous les problèmes, pourquoi rester journaliste libre?

Nous avons le pouvoir de décider quand, sur quoi et comment nous travaillons. Nous avons la chance de vivre des expériences différentes de celles des salariés : voyager, écrire des livres, travailler trois mois sur un sujet passionnant. C'est certain que nous pouvons, angoisser pendant de longs mois de disette. Mais un client peut nous appeler pour nous demander de faire le tour du monde pour lui. Et ça, ça n'a pas de prix.

D'autre part, nous constatons un certain cynisme et de la résignation de la part des journalistes salariés, qui se plaignent de ne pas être assez nombreux, d'être exténués. Ce n'est pas le cas des libres. Même s'ils travaillent trop, ils ont toujours envie de trouver des sujets et des projets pour exercer leur métier. Les idées foisonnent. Ils ont espoir que ça va aller mieux.

Y a-t-il des opportunités pour les journalistes québécois qui souhaiteraient travailler en Suisse ?

L'économie et la science sont des secteurs de spécialité très en demande, possiblement accessibles aux journalistes d'ailleurs. Aussi, la diminution du nombre de correspondants à l'étranger ouvre la porte à des collaborations internationales. Ce n'est donc pas impossible, mais le premier contact sera difficile, puisque la presse suisse est un milieu assez fermé.