Par Alain Gresh, Directeur adjoint du Monde diplomatique

La question de la liberté de la presse et de celle des journalistes dans le monde est importante, notamment là où des confrères sont arrêtés, emprisonnés, voire assassinés. Mais elle ne doit pas faire oublier que ces questions se posent, sous d’autres formes, dans les démocraties et qu’elles sont aussi cruciales pour l’avenir de nos sociétés.

Par Alain Gresh, Directeur adjoint du Monde diplomatique – Gracieusetée de WAN-IFRA à l'occasion de la journée mondiale de la liberté de presse

On était dans la fin des années 1980, en pleine perestroïka. L’Union soviétique s’ouvrait à une information pluraliste, les débats faisaient rage à Moscou ou à Leningrad. Une délégation de journalistes soviétiques fut invitée aux États-Unis pour étudier «la liberté de la presse». Elle fit le tour des principaux médias, voyagea dans différents États et fut reçue, à la fin, par des journalistes américains qui l'interrogèrent sur le bilan. «C’est extraordinaire, répondit l’un des délégués soviétiques. Vous n’avez pas de bureau de censure ici, et pourtant tout le monde pense la même chose.»

Apocryphe ou non, cette anecdote est significative. Elle indique que la liberté des médias et des journalistes est un enjeu, non seulement dans les pays qui restreignent officiellement la liberté de la presse, mais aussi dans les démocraties.

Illustration de Michel Cambon – Gracieuseté de la WAN-IFRA

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En 2002-2003, lors de la préparation de la guerre des États-Unis contre l’Irak, des journaux aussi prestigieux que le New York Times ou le Washington Post, relayèrent sans vérification tous les mensonges de l’administration Bush, jouant un rôle de pure propagande – ils firent leur autocritique quelques mois plus tard. Déjà, durant la guerre de 1990-1991, nombre de médias européens et américains avaient repris les fabulations de la propagande des alliés: de l’armée irakienne «quatrième armée du monde» aux soldats irakiens débranchant des couveuses dans une maternité au Koweït – État qui avait engagé une agence de communication à cet effet.

Ces quelques exemples montrent que la situation des médias dans le monde démocratique est loin d’être simple. Deux obstacles se dressent contre leur capacité à jouer leur rôle d’information de l’opinion. D’abord, la question de la propriété, qui fait que ceux-ci appartiennent à des groupes privés (Lagardère en France, General Electric aux États-Unis), parfois à des compagnies de vente d’armes. Interrogeant un collègue de la radio Europe 1 à propos de la répression des Kurdes dans l’Irak de Saddam Hussein, celui-ci me répondit que je devais avoir oublié qui était le propriétaire de la radio: Lagardère, qui fournissait des armes au régime irakien.

L’autre obstacle tient au fonctionnement des médias dans « une société du spectacle » où rien ne compte plus que la mise en scène, le spectaculaire. Comment expliquer, sans images, en une minute à la télévision, la crise au Mali ou la répression à Bahreïn? Comment faire comprendre la complexité des évolutions en Asie ou au Proche-Orient, alors que, pour des raisons économiques, la plupart des quotidiens réduisent le nombre de leurs envoyés à l’étranger?

La question de la liberté de la presse et de celle des journalistes dans le monde est importante, notamment là où des confrères sont arrêtés, emprisonnés, voire assassinés. Mais elle ne doit pas faire oublier que ces questions se posent, sous d’autres formes, dans les démocraties et qu’elles sont aussi cruciales pour l’avenir de nos sociétés.