Par Geoffrey Robertson Q.C., avocat spécialisé dans les Droits de l’Homme

Pour extorquer la vérité aux sociétés et partis politiques puissants, aux forces armées et aux diplomates ainsi qu’aux autorités administratives, les journalistes doivent cultiver des informateurs en leur sein – des sources qui connaissent la vérité et sont prêtes à la dire sous couvert d’anonymat. Les journalistes ont un devoir moral de protéger la confidentialité de leurs sources, même au prix d’aller eux-mêmes en prison. 

Voir aussi: Secret des sources: principe reconnu au cas par cas au Canada

Par Geoffrey Robertson Q.C., avocat spécialisé dans les Droits de l’Homme, Grande Bretagne – Gracieuseté de la WAN-IFRA à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de presse

Le journalisme n’est pas un métier. Il s’agit pour les journalistes d’exercer leur droit à la liberté d’expression garanti par tous les traités internationaux et régionaux sur les droits de l’homme. Cette garantie est accordée aux rédacteurs et journalistes principalement pour les protéger dans leur travail remarquable qui consiste à découvrir la vérité et à la relater ensuite – dans un monde où les faits peuvent être déformés et étouffés par les spécialistes en communication, les équipes chargées des relations publiques, des avocats menaçants et des gouvernements répressifs.

Pour extorquer la vérité aux sociétés et partis politiques puissants, aux forces armées et aux diplomates ainsi qu’aux autorités administratives, les journalistes doivent cultiver des informateurs en leur sein – des sources qui connaissent la vérité et sont prêtes à la dire sous couvert d’anonymat.

Illustration de Michel Cambon – Gracieuseté de la WAN-IFRA

Les journalistes ont un devoir moral de protéger la confidentialité de leurs sources, même au prix d’aller eux-mêmes en prison. Dans l’affaire du jeune journaliste Bill Goodwin qui était prêt à prendre ce risque, la Cour européenne des droits de l’homme a débouté le Royaume-Uni et décidé que tous les journalistes avaient un droit présomptif de ne pas accéder aux requêtes légales et de refuser de dévoiler le nom de ceux qui leur remettaient des informations en privé:

«La protection des sources journalistiques est l'une des pierres angulaires de la liberté de la presse… L'absence d'une telle protection pourrait dissuader les sources journalistiques d'aider la presse à informer le public sur des questions d'intérêt général. En conséquence, la presse pourrait être moins à même de jouer son rôle indispensable de ‘chien de garde’ et son aptitude à fournir des informations précises et fiables pourrait s'en trouver amoindrie.»

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Il est essentiel que des sources d’information soient cultivées tant pour les journalistes que pour l’opinion publique qu’ils informent. C’est un outil de travail fondamental, le moyen de soutirer des informations intéressantes aux sociétés puissantes et aux différents ministères qui veulent cacher leurs méfaits ou les manipuler. Si les journalistes ne pouvaient pas promettre l’anonymat à leurs sources qui craignent des représailles ni tenir cette promesse solennelle, les informations seraient beaucoup moins nombreuses et celles obtenues seraient moins fiables.

Grâce à l’arrêt Goodwin, les médias bénéficient en Europe d’une meilleure protection des sources qu’aux États-Unis où l’administration d’Obama, bien que prétendant soutenir la liberté de la presse, a poursuivi bien plus de responsables gouvernementaux actuels et passés que ses prédécesseurs pour avoir remis des informations classées secrètes aux médias.

En Europe, les journalistes doivent quand même être très prudents : si, par exemple, ils mentionnent leurs sources dans des notes qu’ils saisissent sur leur ordinateur professionnel, leur société peut très bien remettre à la police l’ordinateur en question qui lui appartient. C’est ce qu’a fait Rupert Murdoch lorsque, pour le bien de sa société américaine, il a autorisé que tout ce qui avait été enregistré sur les ordinateurs pour ses tabloïds soit remis à la police, ce qui a permis de poursuivre plusieurs sources dans l’armée et la police que ses journalistes avaient cultivées pour leurs articles d’intérêt général.

Le comportement ignoble et intéressé de Rupert Murdoch a mis les journalistes en porte-à-faux avec le devoir moral qu’ils ont à l’égard de leurs sources, mais rappelle aussi que ce devoir n’est pas absolu. Dans certaines circonstances, un journaliste ou rédacteur a le droit de manquer à ce devoir – lorsque, par exemple, sa source lui a volontairement communiqué une information fausse ou l’a incité à publier une information dont il a retiré un profit occulte. La source doit être dévoilée si cette révélation est décisive pour la condamnation ou l’acquittement d’une personne inculpée d’un crime grave.

D’une manière générale, les sources ne doivent pas être rémunérées au-delà de leurs dépenses. Mais dans certains cas, l’intérêt général justifie une rémunération plus substantielle, par exemple pour un conseil juridique ou une consultation supplémentaire ou encore lorsque des informations d’un grand intérêt général ne peuvent pas être obtenues autrement.

Certaines sources se trahissent. C’est le cas de Bradley Manning, la «taupe» présumée de Wikileaks. Mais derrière la majorité des articles salués comme des exemples remarquables de journalisme d’investigation se cachent des femmes et des hommes nerveux qui craignent des représailles s’ils sont démasqués. La plupart perdrait leur emploi ; d’autres seraient peut-être jetés en prison, voire assassinés. Ce sont eux les véritables héros du journalisme d’investigation et il ne faut pas les abandonner.

Geoffrey Robertson Q.C. a co-écrit Robertson & Nicol on Media Law. En tant que juge d’appel des Nations Unies, il a prononcé le principal jugement sur la protection des sources dans les tribunaux de crimes de guerre.