Par Annie Labrecque et Anne Caroline Desplanques

Science, environnement, nature et santé. Voilà ce que propose Explora, la nouvelle chaîne télé lancée par Radio-Canada. En ondes depuis le 28 mars, cette nouvelle antenne aborde ces thèmes avec des images saisissantes sous forme de documentaires et de séries. Motivé par le succès de l’émission Découverte, dont l’auditoire est toujours en hausse, Radio-Canada a choisi de miser sur un créneau moins exploité par les autres chaînes de télévision. Mais est-ce un pari risqué de lancer une chaîne dont l’un des thèmes est la science?

Par Annie Labrecque et Anne Caroline Desplanques

Science, environnement, nature et santé. Voilà ce que propose Explora, la nouvelle chaîne télé lancée par Radio-Canada. En ondes depuis le 28 mars, cette nouvelle antenne aborde ces thèmes avec des images saisissantes sous forme de documentaires et de séries. Motivé par le succès de l’émission Découverte, dont l’auditoire est toujours en hausse, Radio-Canada a choisi de miser sur un créneau moins exploité par les autres chaînes de télévision. Mais est-ce un pari risqué de lancer une chaîne dont l’un des thèmes est la science?

«Les chaines spécialisées ont beaucoup de succès au Québec, remarque Michel Pelletier, directeur des programmes d’Explora. En lançant cette nouvelle chaîne, Radio-Canada veut diversifier ses revenus et élargir son offre télévisuelle. Il se produit tellement d’excellentes émissions dans ce domaine partout ailleurs qu’on a voulu les faire découvrir et les adapter à notre auditoire francophone».

Y a-t-il un public pour la science?

Mais y a-t-il un public pour une telle antenne? Selon les dernières statistiques en 2008 d’Influence Communication, la science obtient le dernier rang des préoccupations des Québécois. «Si on avait axé le contenu sur la science exclusivement, cela aurait été trop pointu. C’est pourquoi on s’intéresse à la science au sens large, où l’on peut rejoindre tout le monde», explique Michel Pelletier. C'est un pari que relève Les Débrouillards depuis trente ans.

Mais outre la presse spécialisée, la science est un sujet peu présent dans l’espace médiatique. Sa place est tellement minime qu’elle n’apparaît pas dans le palmarès des 19 thèmes les plus abordés par les médias québécois selon le Bilan 2011 d’Influence Communication. Est-ce par manque d’intérêt de la part des médias ou du public? «Les médias ont peut-être peur que cela soit inintéressant ou ils considèrent que c’est trop compliqué pour en parler. Je pense que le public est réceptif à avoir plus de science dans l’actualité, il faudrait l’essayer», propose Pascal Lapointe, rédacteur en chef de l’Agence Science-Presse.

Du côté scientifique, des chercheurs participants à l’atelier «Y a-t-il un journaliste dans la salle?», lors du 9e colloque de Science pour tous, la semaine dernière, ont souligné que la communauté scientifique doit travailler à développer l'intérêt des citoyens pour les sciences. «Il faut donner aux gens les moyens d'avoir un point de vue sur la science pour qu'ils réclament eux-mêmes des émissions scientifiques», a lancé une participante, qui, comme plusieurs, a déploré le peu d'espace consacré aux sujets scientifiques dans les médias généralistes.

Y a-t-il des journalistes «sciençophiles»?

Selon Pascal Lapointe, la science obtenait un espace régulier dans les quotidiens dans les années 1980 à 1995. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le nombre de journalistes qui s’y consacrent et la place disponible dans les journaux ont beaucoup diminué. La crise des médias a affecté toute la presse, mais plus particulièrement le secteur de la science. C'est en effet un domaine coûteux à couvrir, ont souligné certains participants au café scientifique. Financer un documentaire animalier, par exemple, est quasiment impossible au Québec, si on ne s'adresse pas à des clients européens ou américains.

La concentration de la presse nuit également à la diversité des nouvelles scientifiques, qui proviennent souvent d’une agence de presse. Stéphanie Thibault, agente pour les médias au Centre canadien science et médias, constate qu’il y a peu de couverture originale en science, à moins qu’un journaliste y soit attitré. Dans le tourbillon de l'actualité, les sujets scientifiques peinent à se tailler une place dans les priorités éditoriales des médias généralistes. «La science fonctionne sur le long terme, donc dans la bataille pour l'urgence, elle attend toujours», a expliqué Pierre Sormany, éditeur et directeur général de Vélo Québec Édition (qui publie notamment Québec Science), lors du café scientifique.

Y a-t-il des scientifiques communicateurs?

Pourtant, il existe bien des façons de parler de science puisqu'elle est partout, a souligné Valérie Borde, journaliste scientifique à L'actualité, également participante au café scientifique. Selon elle, les chercheurs eux-mêmes nuisent à la couverture médiatique des sciences. «Il y a un certain dédain des scientifiques à l'égard des médias, comme s'ils se disaient "on est au-dessus de tout ça"». Elle estime qu'ils devraient au contraire saisir toutes les occasions d'actualité possibles pour mettre la science à l'ordre du jour, que ce soit lors de grands évènements sportifs (exemple: le dossier de Québec Science ci-dessous) ou de rendez-vous politiques.

Allant dans le même sens, Pierre Sormany a expliqué que, pour faire parler d'eux, les scientifiques doivent penser aux trois éléments qui font tourner les presses: le star-système, l'actualité et la publicité. Selon lui, sur le plan de la pub, il est difficile pour le milieu scientifique de rivaliser avec une industrie aussi forte que celle de l'automobile par exemple. Néanmoins, le vedettariat et l'actualité sont des accroches tout à fait accessibles à la science. Pour y parvenir, la communauté scientifique devrait adopter des stratégies de communications axées sur l'actualité plutôt que sur la diffusion de résultats de recherche, et avoir recours à des porte-paroles connus.

Y a-t-il un censeur à Ottawa?

Également présent lors du colloque de la semaine dernière, le fondateur et éditeur du magazine Les Débrouillards, Félix Maltais, a insisté sur l'importance sociale et démocratique des sciences. Selon lui, un sujet qui n’existe pas dans les médias n’existe pas non plus socialement. Ce qui permet au gouvernement d’en faire peu de cas, de procéder à des coupures, de changer des politiques, sans que personne ne s’en soucie.

Dans la même veine, la journaliste scientifique Binh An Vu Van a rappelé que les scientifiques financés par des fonds fédéraux sont souvent muselés par le gouvernement Harper. Elle a elle-même contribué à mettre cet enjeu dans l'espace public en février dernier en organisant la table ronde «Démuseler les scientifiques du gouvernement: comment rétablir le dialogue?» dans le cadre du congrès de l’American Association for the Advancement of Science. Reprise par la prestigieuse revue Nature, l'histoire est depuis devenue virale.

 

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