Deux mois après le drame ferroviaire qui a touché la petite communauté de Lac-Mégantic, la plupart des journalistes ont quitté les lieux. Mais la rédaction de l’Écho de Frontenac, elle, est toujours là. Projet J a parlé avec les deux journalistes de l’hebdomadaire indépendant de la région. Ils racontent leur quotidien depuis la tragédie. Entre émotion, frustration et perspectives.

Deux mois après le drame ferroviaire qui a touché la petite communauté de Lac-Mégantic, la plupart des journalistes ont quitté les lieux. Mais la rédaction de l’Écho de Frontenac, elle, est toujours là. Projet J a parlé avec les deux journalistes de l’hebdomadaire indépendant de la région. Ils racontent leur quotidien depuis la tragédie. Entre émotion, frustration et perspectives.

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Lorsque le train de la MMA a enflammé le centre-ville de Lac-Mégantic, la bourgade qui l’a adoptée voilà vingt ans, Claudia Collard était en vacances sur la Côte-Nord. L’une des deux plumes de l’Écho de Frontenac en ressent aujourd’hui encore une certaine forme de culpabilité.

«Surtout à partir du moment où j’ai appris que l’équipe allait quand même sortir une édition le jeudi suivant, raconte-t-elle. Il n’y avait pas de bonne solution. Si nous étions rentrés, j’aurais gâché les vacances de mes enfants. J’ai fait un choix de mère, mais en tant que journaliste, ma tête n’était plus vraiment avec ma famille.»

Rentrée une semaine après le drame, elle découvre l’étendu des dégâts. La bâtisse de l’Écho de Frontenac se situe dans la zone rouge et toute la rédaction a dû déménager dans un local temporaire. Il n’y a d’ailleurs pas de ligne téléphonique. En fait, dans les premiers jours, Claudia Collard travaille surtout depuis la maison.

En mode curieux et journaliste

Rémi Tremblay, la deuxième plume et rédacteur en chef de l’hebdo se trouvait chez lui, à Lac-Mégantic le soir du déraillement. Il le relate avec émotion dans un texte intitulé La ville des âmes en peine, publié dans les jours qui ont suivi.

«J’ai été réveillé par mon fils, raconte-t-il à Projet J. J’ai juste eu le temps de prendre mon appareil photo et une vieille paire de bottes. Nous avons évacué les lieux. C’est seulement lorsque tout le monde a été en sécurité que je suis redescendu voir ce qui se passait. À la fois en mode curieux et journaliste. Les premiers jours, j’ai déambulé dans les rues, je parlais avec les gens, c’était plus un échange de témoignages entre personnes qui vivaient la même chose. C’est trois ou quatre jours après que je me suis assis devant un ordinateur et que j’ai tout écrit. Ce texte est sorti d’un seul coup, je ne l’ai pas vraiment retravaillé.»

Il a pourtant fait le tour de la twittosphère et recueilli les honneurs. Il est allé se promener jusque sur la Côte-Nord et a donné du baume au cœur à Claudia Collard.

«Dans l’ensemble, je trouve que les journalistes nationaux  ont bien fait leur travail, estime-t-elle. Mais les articles des chroniqueurs me dérangeaient. Ils faisaient comme s’ils connaissaient bien les Méganticois, ils essayaient de se mettre dans leur peau alors qu’avant la tragédie, ils n’en avaient jamais côtoyé. Que savaient-ils de ce que nous vivions? Lorsque j’ai lu le texte de Rémi, j’ai eu le sentiment d’être avec eux.»

Incapable de prendre de la distance

Claudia Collard dit «nous» parce que dans les premiers jours qui ont suivi la tragédie, la citoyenne de Lac-Mégantic a pris le pas sur la journaliste.

«J’étais incapable de prendre de la distance, avoue-t-elle. Et je ne le cherchais pas non plus. Je ne voulais pas écrire avec le même détachement que les journalistes d’ailleurs. Aujourd’hui, tout est revenu à peu près à la normale. Une majorité des sujets tourne encore autour de la tragédie, mais nous sommes rentrés dans la phase solution, reconstruction… et frustration aussi. Notre esprit critique de journaliste reprend le dessus.»

Durant les premières semaines de la crise, c’est tout le rythme de travail qui a été chamboulé. L’Écho de Frontenac était devenu un quotidien sur la toile. Il fallait réagir plus rapidement. Mais surtout, adopter les techniques des journalistes des grands journaux nationaux et internationaux.

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«D’ordinaire, lorsqu’une personnalité vient annoncer quelque-chose à Lac-Mégantic, raconte-t-elle, c’est programmé à l’avance et nous sommes prévenus parce qu’ils souhaitent que nous soyons là. Cette fois, il a fallu qu’on s’abonne au fil de presse pour connaître les heures des différents points presse. Il y avait des caméras partout, les conférences étaient diffusées en direct. Moi, lorsque j’avais des questions à poser, je le faisais après tout le monde. Je ne voulais pas passer à la télévision. J’étais bien trop émotive.»

Frustration et résignation

Rémi Tremblay avoue avoir ressenti une certaine frustration, voire même de la résignation.

«Même si ça fait quarante ans que je travaille comme journaliste, dont 32 ans à l’Écho de Frontenac, nous, les locaux, on a toujours l’impression de ne pas être considérés comme des professionnels, regrette-t-il. Là, le drame se déroulait chez nous, mais on se sentait comme repoussés dans le coin de la salle. Nous observions les  journalistes «professionnels» travailler sans oser prendre la parole.»

Comme des journalistes de seconde zone, ajoute-t-il, tout en nuançant:

«Avec les vrais gens, nous avions un véritable avantage parce que nous les connaissons et qu’ils venaient nous voir pour parler. C’est avec les politiques que nous étions désavantagés parce que nous n’avions pas les codes.»

Et cela, même avec la mairesse Colette Roy-Laroche.

«Avant la tragédie, nous avions accès à son bureau sans presque devoir nous annoncer, raconte Rémi Tremblay. Aujourd’hui, toute sa communication est contrôlée.»

Fait-divers et enjeux globaux

Alors, après deux mois de bienveillance, l’objectivité reprend peu à peu ses droits. Rémi Tremblay et Claudia Collard doivent faire la part des choses entre le message officiel qui se veut rassurant et les indices plus inquiétants qu’ils reçoivent par ailleurs.

«Notamment sur le plan de l’environnement et de la contamination des sols, raconte le rédacteur en chef. Sur un plan plus général, il y aura évidemment un avant et un après 6 juillet à l’Écho de Frontenac, ajoute-t-il. Cette tragédie nous ouvre de nouveaux horizons. Il s’agit d’un fait-divers, mais d’un fait-divers qui s’inscrit dans des enjeux globaux liés à notre dépendance au pétrole, à la pollution et à la sécurité ferroviaire. Le journal traitera forcément de tous ces sujets maintenant, même si nous devrons toujours le faire avec un angle local. D’un point de vue de journaliste, c’est stimulant.»

Stimulant en tant que journaliste, Claudia Collard acquiesce. Il va y avoir des affaires pas complètement nettes à fouiller et elle s’y attèlera avec professionnalisme. Mais en tant que Méganticoise?

«J’ai débarquée dans cette petite ville tranquille il y a vingt ans, j’y suis restée et je n’ai jamais remis ce choix en question parce que je m’y sentais bien, répond-elle. C’est comme si le 6 juillet, le train de la MMA avait souillé mon petit coin de paradis. C’est certainement pour ça que ça m’est rentré dedans si violemment.»