Par Josée Boileau, Rédactrice en chef, Le Devoir

Nous sommes tous, collectivement, à la recherche du scoop, et cette quête prend parfois, comme la semaine dernière, une tournure frénétique, et des sources sont bien heureuses de nous alimenter, et nous sommes bien contents de les écouter, ce qui nous fera vendre ou remarquer. Dans cette effervescence, on en oublie parfois ce réflexe de base: vé-ri-fier.

Par Josée Boileau, Rédactrice en chef, Le Devoir

Lundi après-midi, 16h00 passés, le téléphone sonne dans mon bureau. Au bout du fil ma collègue Hélène Buzzetti, correspondante parlementaire à Ottawa. Elle a finalement obtenu réponse des Communes sur un petit élément qui doit permettre de compléter le reportage qu’elle prépare sur «l’affaire Duceppe», et moi mon éditorial sur le même sujet. Et ce qu’elle a à dire est simple: le texte de la règle qui aurait été transgressée par Gilles Duceppe et qui fait jaser depuis plus de deux jours prévoit que des activités partisanes peuvent être financées par le budget dévolu à un chef de parti reconnu à la Chambre des communes. Avec commentaires à l’appui d’une porte-parole des Communes qui n’est liée à aucun parti.

Nous sommes… déconcertées. Pourquoi? Parce que nous ne nous attendions pas à cette réponse, mais surtout parce que l’écrire, «ça va avoir l’air du Devoir contre La Presse», comme le signale Hélène, avec toutes les sous-entendus de médias concurrents et de soupçon de manipulation politique (la méchante Presse fédéraliste, le vilain Devoir souverainiste, sic!) que cela implique. Ce qui ne nous sourit pas du tout.

Mais les faits sont les faits. Hélène écrit, avec Guillaume Bourgault-Côté, un article qui cite article du règlement et porte-parole en y mettant des précautions («il semble a priori que Gilles Duceppe n’ait pas contrevenu aux règles»); je vire mon éditorial de bord en bord pour plutôt m’en prendre aux soubresauts qui agitent le mouvement souverainiste, auxquels il faut ajouter maintenant les soupçons, infondés selon la lettre du règlement (et la lecture que mon poste d’éditorialiste me donne le droit de faire!), qui viennent de son propre camp.

L’édito terminé, je jette un coup d’oeil à l’émission d’Anne-Marie Dussault, 24 heures en 60 minutes, diffusée sur les ondes de RDI. Elle a entre les mains le même règlement que Le Devoir et s’en sert pour interroger Daniel Paillé puis le député néo-démocrate Joe Comartin. Je me dis que chacun a fait ses devoirs, a été chercher le règlement et que les reportages s’ajusteront en conséquence.

La suite me laissera… déconcertée. Les reportages du soir et du lendemain font voir qu’en fait, à part Le Devoir et 24/60, personne n’a pris la peine d’aller chercher cette information de base. Mais vu notre reportage, le débat est lancé, et férocement en plus, notamment sur les réseaux sociaux. Vincent Marissal se défend, sur Twitter, qu’il s’agisse là d’un propos fédéraliste puisque l’histoire semble venir de l’interne du Bloc. Je suis bien d’accord, mais en tant que journaliste, je trouve important de répondre pour souligner qu’il fallait aussi avoir le libellé de la règle pour vérifier de quoi l’on accusait au juste l’ancien chef bloquiste. Il ne s’agissait pas de lancer des flèches mais de souligner ce qui relève, comme je l’ai écrit sur Twittter, de journalisme 101.

Bien sûr que j’ai vu les réseaux se pourlécher d’une «tweetfight» naissante. Mais je m’en suis tenue là: je ne voulais pas nourrir une polémique entre journaux concurrents, qui a viré en plus, comme Hélène et moi le craignions, aux stéréotypes politiques. 

C’est ici que je dis: wô! Nos salles de rédaction, dans les deux cas, sont professionnelles et ne sont pas téléguidées, et sont surtout distinctes des éditoriaux que chaque média tire de l’actualité. Tous ceux qui ont choisi ce créneau d’analyse se trompent lourdement.

Par contre, ce qui moi, comme journaliste, m’a embêtée dans toute cette histoire, c’est notre emballement. Nous sommes tous, collectivement, à la recherche du scoop, et cette quête prend parfois, comme la semaine dernière, une tournure frénétique, et des sources sont bien heureuses de nous alimenter, et nous sommes bien contents de les écouter, ce qui nous fera vendre ou remarquer. Dans cette effervescence, on en oublie parfois ce réflexe de base: vé-ri-fier. Ici, vu l’ampleur de l’histoire, cela s’imposait d’autant plus, à La Presse comme partout ailleurs ensuite. Et je n'ai pas compris non plus que le reportage du Devoir ait été perçu comme une «interprétation». Depuis quand interprète-t-on quand on cite un règlement et une fonctionnaire!?

Je crois néanmoins, et je tiens à le dire à mes collègues de La Presse, qu’il y a une histoire Duceppe: ces sources bloquistes qui se répandent, le silence de M. Duceppe, l’impact que cette passe d’armes qui semble venir de l’interne a eu sur ses ambitions politiques… Mais il fallait nous dire quelle était la règle! Et bien avant d’être éditorialiste à qui on donne une couleur politique, bien avant d’être une employée du Devoir, bien avant tous les procès d’intention, c’est en tant que journaliste préoccupée par sa profession que je trouvais important de le mentionner.

 

Voir aussi:

Affaire Duceppe: La Presse critiquée

 

[node:ad]