Vincent Destouches, étudiant en journalisme, Université Concordia |

Le journaliste est un « agent » du public, du moins originellement. Il est censé représenter le peuple, aller chercher et découvrir la vérité des faits en son nom, et faire vivre ainsi la démocratie.  Mais l’évolution de la société n’a pas joué en faveur de son rôle de rapporteur. Il a été touché de plein fouet par la mondialisation et le capitalisme.

Les médias de communication de masse – radio, presse écrite, télévision et Internet – se sont regroupés dans des structures financières spéculatives et forment des groupes médiatiques proches des multinationales tels que Viacom, AOL Time Warner, General Electric, Microsoft, Disney, RTL Group, Bertelsmann, Telefonica, etc. La mondialisation est devenue aussi celle de l’information.


Vincent Destouches, étudiant en journalisme, Université Concordia |

Le journaliste est un « agent » du public, du moins originellement. Il est censé représenter le peuple, aller chercher et découvrir la vérité des faits en son nom, et faire vivre ainsi la démocratie.  Mais l’évolution de la société n’a pas joué en faveur de son rôle de rapporteur. Il a été touché de plein fouet par la mondialisation et le capitalisme.

Les médias de communication de masse – radio, presse écrite, télévision et Internet – se sont regroupés dans des structures financières spéculatives et forment des groupes médiatiques proches des multinationales tels que Viacom, AOL Time Warner, General Electric, Microsoft, Disney, RTL Group, Bertelsmann, Telefonica, etc. La mondialisation est devenue aussi celle de l’information.

Or, il y a une différence entre vouloir produire de l’information et vouloir faire de l’argent avec celle-ci. Il existe un seuil, pour tout média, à ne pas franchir. Lorsque les résultats financiers – qui sont inhérents et logiques pour toute entreprise – deviennent plus importants que l’information produite, ou lorsque celle-ci n’est plus qu’un prétexte pour gagner de l’argent, ce seuil est franchi. Le journalisme perd sa légitimité et sa crédibilité. Le public n’importe plus dans cette démarche car l’avidité et le désir de grandeur de l’entreprise ont pris le pas sur tout.

Et malheureusement, c’est ce qui s’est produit. Le seuil a été franchi. Des exemples sont là pour le démontrer, dont celui de La Tribune en France. En 2003, l’ensemble de la société des journalistes du journal avait démissionné pour montrer son mécontentement d’avec une double page consacrée aux difficultés de PPR (Pinault-Printemps-Redoute), le rival historique de LVMH qui détenait La Tribune. La double page en question était intitulée « Gucci, défi crucial pour François Pinault », or Gucci avait été un thème de dispute entre les deux groupes. La société des journalistes, qui estimait que la crédibilité du journal était remise en cause par cet article, avait ainsi commenté cette démission : « Cet épisode démontre une fois de plus la difficulté à établir un dialogue constructif sur les questions déontologiques, dès lors que les intérêts de notre actionnaire sont, de près ou de loin, en cause. »

Aux Etats-Unis, les observateurs ont de leur côté remarqué que le Time avait doublé sa couverture des produits culturels de la Warner suite à leur fusion. De plus, cette couverture était devenue inexplicablement plus positive qu’auparavant.
De manière plus générale, le tiers des cadres d’une salle de rédaction ne se sentirait ainsi pas libre d’écrire des commentaires négatifs sur des entreprises appartenant au même groupe de presse, selon une étude publiée par l’ASNE (American Society of Newspaper Editors). Au Canada, l’exemple de Russell Mills et CanWest illustre parfaitement ce propos. Mills avait été licencié en 2002 pour avoir publié un article mettant en cause le Premier Ministre de l’époque, Jean Chrétien, qui était également et surtout
un ami des propriétaires.

La responsabilité du journalisme, le contrat social qui l’unit au public a donc quelque peu été trahi ces dernières années. Dès lors, la pratique du métier est devenue dure, car parfois guidée par des intérêts politiques ou économiques. Des sondages apparaissent régulièrement pour montrer la méfiance croissante du public vis-à-vis des journalistes, et de la rigueur et l’éthique qu’ils appliquent à leur métier. Au Québec, une enquête réalisée en 2002 indiquait que la population avait tendance à trouver les journalistes plus au service de leur entreprise de presse (38% des sondés) qu’à celui du public (27%) . Aux Etats-Unis, USA Today et CNN publiaient en 1996 un sondage réalisé par la firme Gallup montrant qu’alors que 11% des gens disaient avoir une très grande confiance dans les journaux et 13% dans les nouvelles télévisées, respectivement 21% et 22% des sondés affirmaient avoir très peu confiance en ces deux médias. En France, une étude de la SOFRES datée de 2001 révélait que la cote de crédibilité des journaux n’était que de 50%.

Le public a cependant sa part de responsabilité et est également, d’une certaine manière, coupable. Les citoyens trouvent que les médias sont corrompus, mais achètent tout de même les journaux, regardent les informations télévisées et écoutent la radio… Ils s’insurgent contre le contenu jugé inintéressant des reportages, mais sont friands des frasques de nos hommes politiques.

Néanmoins, au-delà de cette relative responsabilité, l’affaire Mills au Canada, celle de La Tribune et tant d’autres ont semé le doute auprès du public et l’intégrité des journalistes a été remise en question. Parfois même, le lien de confiance entre l’informateur et l’informé s’est brisé.

C’est là le postulat de départ du journalisme citoyen.

Le public croit de moins en moins à l’objectivité des médias, à la neutralité des journalistes, et voit plutôt dans leurs écrits la trace d’une certaine corruption des médias. L’information qui y est rapportée a parfois pour but premier de servir les intérêts d’un groupe de presse, plutôt que celui de servir le public. Las d’un journalisme sombrant peu à peu vers le divertissement et le sensationnalisme mais pas exempt de tous reproches dans sa dérive, les citoyens réclament un journalisme qui les intéresse et surtout qui s’intéressera davantage à eux. Ils réclament un journalisme non corrompu, qui n’appartient à aucun holding ni groupement financier, un journalisme qui ne relèverait que de la plus pure liberté de presse et d’expression, et va alors se le créer tout seul.

Le journalisme citoyen est né, garant de la démocratie et de l’avis (ou la vie) des citoyens.
Bien sûr, cet argument est discutable, et certains diront que le journalisme citoyen n’est pas né d’une démarche démocratique mais est plutôt le résultat d’avancées technologiques. En d’autres termes, les citoyens sont passés de consommateurs d’information à producteurs – au travers de blogues notamment – tout simplement car cela leur a été possible. Certains ont peut-être aussi créé leur blogue car ils y ont vu une opportunité d’avoir un public et de devenir célèbre. 

Certes. Mais on ne peut pas négliger pour autant les initiatives de journalisme citoyen telles que le coréen OhmyNews, l’américain IndyMedia et les français Come4News et Agora Vox, qui proposent une alternative aux médias traditionnels où des anonymes, des journalistes amateurs ou « journalistes citoyens », adhérent à un projet commun et développent un média communautaire qui grandit continuellement.

La question qui taraude le monde des médias aujourd’hui est la suivante : le journalisme professionnel et le journalisme citoyen peuvent-ils coexister ?

A priori, la réponse est non. En effet, le journalisme citoyen, s’il représente l’expression libre du public et de ses opinions, est malgré tout et quoiqu’on en dise, un vecteur de désinformation. Forcément, parmi les potentiels millions de journalistes citoyens certains ne vérifieront pas leurs sources et propageront des fausses rumeurs, nuisant de fait au journalisme ainsi qu’à la nature du métier de journaliste.

Le journalisme citoyen a essayé de vivre par lui-même. Dan Gillmor, un des gourous de cette pratique moderne, a lancé un site d’information communautaire écrit « par les gens pour les gens » nommé Bayosphere, autour de la Baie de San Francisco, et qui a échoué. Dressant un constat de cet échec, il s’est aperçu que pour qu’une telle entreprise fonctionne, il fallait un type précis d’internaute faisant encore défaut jusqu’à présent, et qui fut décrit par le blogeur et rédacteur en chef d’InternetActu.net, Hubert Guillaud, de la manière suivante :

« Le journaliste citoyen modèle, le consommateur informé et éclairé, le citoyen démocrate et exigeant qui s’intéresse autant à l’affermage de l’éclairage public de sa commune qu’à la politique éthique des moteurs de recherche, l’internaute hyperactif sachant se passer des médiations traditionnelles » .

Dan Gillmor, dans une lettre intitulée « From Dan : A Letter to the Bayosphere Community », explique que l’échec de son projet est en partie dû à un manque d’encadrement mais aussi à un manque de marketing entourant sa structure.

De la même manière que le journalisme professionnel fut rattrapé par la réalité économique en étant racheté par des multinationales, le journalisme citoyen se fait à son tour piéger par les pratiques contemporaines. En effet, pour qu’un projet ou un produit marche, il faut savoir le vendre, il faut le rendre séduisant et attractif. L’idéologie ne suffit pas.

D’une certaine manière, le journalisme citoyen doit donc se professionnaliser en grandissant. C’est pourquoi des initiatives telles qu’OhmyNews, IndyMedia, AgoraVox ou Come4News naissent, rassemblant les « journalistes citoyens » autour de règles, de principes et surtout, autour d’une rédaction. Sous d’autres formes, le journalisme citoyen ne reste qu’une addition d’initiatives individuelles et désorganisées qui ne peut plus utiliser l’excuse d’une « démarche démocratique ».

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