Les médias font-ils erreur en misant sur le numérique afin d’assurer leur avenir? Dans son édition de janvier, le magazine français XXI lance un véritable pavé dans la mare journalistique avec un manifeste qui dérange.

 

Au Québec, La Presse prévoit abandonner le papier d'ici quelques années pour se concentrer sur les tablettes. De son côté, le Journal de Montréal a d’ores et déjà mis en place un mur payant (paywall) pour réserver la majorité de son contenu en ligne à ses abonnés.

Les médias font-ils erreur en misant sur le numérique afin d’assurer leur avenir? Dans son édition de janvier, le magazine français XXI lance un véritable pavé dans la mare journalistique avec un manifeste qui dérange (voir l’article numérisé ici).

« Et si la "conversion numérique" était un piège mortel pour les journaux? se demande-t-il. Et si les patrons de la presse mondiale se trompaient en investissant à tour de bras dans les applications, les sites et les rédactions multimédias? Et si les chiffres mirobolants des pages vues […] étaient un leurre? »

Les auteurs du manifeste de XXI, Laurence Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, prônent une « révolution copernicienne » du journalisme pour offrir du contenu destiné aux lecteurs, et non lié aux annonceurs.

XXI est un mook – contraction entre magazine et book – trimestriel, distribué uniquement sur papier, à 50 000 exemplaires, et exempt de publicité. Il ne vit que grâce aux ventes de ses exemplaires.

Le mantra adopté par la presse face à la désaffection du lectorat – s’adapter ou disparaître – serait donc une erreur, selon XXI. Au contraire, le numérique aurait plutôt accentué la crise des médias, en travestissant les fondements mêmes du journalisme.

Pour XXI, ce ne sont pas que les plateformes qui ont changé depuis 15 ans, mais le contenu aussi. Et pas pour le mieux : sur les sites d’infos, les articles sur la famine jouxtent les albums-photos des vedettes d’Hollywood.

La frontière entre journalistes et citoyens, entre experts et commentateurs, tend à disparaître.

Tout est tributaire du trafic et du nombre de clics, où le journaliste a le mandat de « nourrir la conversation », citant l’exemple du site web américain Politico où le choix éditorial se fait en fonction du potentiel de contamination virale.

Et les journalistes deviennent des pieuvres qui, au-delà du texte, doivent ajouter photos et vidéos, alimenter les réseaux sociaux, et assurer le « service après-vente » de leur histoire.

Les journaux, déplorent-ils, se transforment en « marques multimédias » rompus à l’instantanéité, où il n’y a pas davantage d’informations, mais seulement plus de plateforme pour les disséminer.

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Au final, le numérique conduirait à une homogénéisation de l’info, où toute histoire se vaut, puisqu’au bout de deux heures, la nouvelle est dépassée. Et de citer un journaliste du Wall Street Journal selon lequel « l’urgent a tué la créativité de la rédaction ».

Un gouffre financier

De plus, le virage numérique ne serait qu’un gouffre financier, comme le démontre la fermeture du Daily, premier quotidien entièrement numérique, après 30 millions de dollars de pertes, et la part négligeable qu’occupent les ventes  en ligne dans les revenus des publications.

Le constat : la presse perd de 5 à 6 % de lecteurs chaque année, mais est incapable de les récupérer en numérique, parce qu’ils ne veulent pas payer.

À côté de ça, le Canard enchaîné, sans publicité, est prospère et son site web… renvoie à son adresse postale.

Pour XXI, la presse est passée d’un « rêve de de journalisme à un rêve de communication », et les internautes sont devenus la valeur première, au détriment de l’information.

La solution, selon XXI? S’affranchir de la publicité et restaurer la relation entre presse et lecteurs. La qualité du contenu doit être suffisante pour inciter les clients à acheter la publication, qu’elle soit papier ou numérique.

XXI donne son modèle en exemple. « Un reportage complet, en comptant les droits d’auteur et les frais, représente l’adhésion de 3000 acheteurs : il faut que la qualité soit au rendez-vous. Cela oblige à se concentrer sur l’essentiel. »

Le journalisme du 21e siècle devrait donc s’appuyer sur quatre piliers, soit prendre son temps, évoquer le terrain, utiliser l’image comme plein outil journalistique, et retrouver une certaine cohérence en choisissant les sujets traités.

Le manifeste n’a pas fait l’unanimité, plusieurs médias interpellés faisant valoir que toutes les publications ne survivraient pas dans le monde idéalisé de XXI.

Néanmoins, les auteurs du manifeste persistent et signent… et travaillent sur le projet d’un hebdomadaire d’information.