Nombre de commentateurs interprètent le jugement rendu en plein milieu de l’été à l’encontre Sophie Durocher comme un appel à plus de professionnalisme et à prendre conscience de la responsabilité qui leur incombe dans le bon fonctionnement de la démocratie. Mais l’affirmation du tribunal selon laquelle il leur serait interdit de défendre une opinion erronée leur apparaît, au mieux «stupide», au pire, «dangereuse».

Nombre de commentateurs interprètent le jugement rendu en plein milieu de l’été à l’encontre Sophie Durocher comme un appel à plus de professionnalisme et à prendre conscience de la responsabilité qui leur incombe dans le bon fonctionnement de la démocratie. Mais l’affirmation du tribunal selon laquelle il leur serait interdit de défendre une opinion erronée leur apparaît, au mieux «stupide», au pire, «dangereuse».

Par Hélène Roulot-Ganzmann

Pas facile de trouver des chroniqueurs qui acceptent de commenter le jugement du Tribunal supérieur condamnant Sophie Durocher et Québécor pour atteinte à la réputation de Gesca. Il y a ceux qui sont en vacances et qui ont apparemment laissé leur téléphone intelligent à la maison. Il y a ceux qui rentrent tout juste de congés et qui n’ont pas lu la décision avec assez d’attention pour donner leur opinion. Il y a surtout ceux qui ont répondu à la demande de Projet J de s’exprimer sur le sujet, qu’ils ne préféraient pas faire de commentaires.

Richard Therrien, chroniqueur médias au Soleil, a une bonne raison: «Malheureusement, je fais moi-même l’objet d'une poursuite de TVA pour des motifs semblables, et je serais malvenu de me prononcer sur le sujet avant qu’il y ait procès (si procès il y a)», écrit-il.

Mais les autres? Auraient-ils peur des représailles? Craindraient-ils d’être la prochaine victime de cette tendance que Pierre Trudel, directeur du Centre d’études sur les médias de la faculté de droit de l’Université de Montréal, décrit comme un durcissement vis-à-vis de la liberté de la presse?

Précédent dangereux

Car ceux qui acceptent de s’exprimer sur le sujet se montrent critiques face au jugement. Dans un billet intitulé Un grain de maïs entre les dents et publié sur son blogue du Huffington Post, Yanick Barrette avance que cette décision est en complète contradiction avec l’essence même de la fonction de chroniqueur et il craint qu’elles n’aient des répercussions dangereuses, notamment pour les chroniqueurs indépendants n’ayant pas le soutien d’un consortium pour se défendre.

«Loin d’être un partisan de Sophie Durocher, il est toutefois de mon devoir et de mon droit de condamner publiquement la décision du tribunal dans cette affaire, écrit-il. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il s’agit d’un précédent dangereux pour tous les chroniqueurs et les blogueurs qui souhaitent partager leurs impressions et représentations d’une situation, d’un contexte ou qui désirent traiter d’un personnage (ou groupe) médiatique quelconque.»

«Qu’on le veuille ou non, la chronique, un peu comme un morceau de maïs pris entre les dents, représente la plupart du temps un désagrément, voire crée un inconfort, ajoute-il. Pour de nombreuses figures publiques, il s’agit d’un déplaisir qui à l’occasion peut affecter la popularité. Mais, plus souvent qu’autrement, à l’instar du morceau de blé d’Inde, ça finit par passer, même si ce n’est jamais entièrement digéré. Prenons donc la chronique pour ce qu’elle devrait être: rien de moins qu’une opinion personnelle.»

Que dit Platon?

S’ils sont nombreux à craindre pour leur liberté d’expression, tous les commentateurs ne partagent pas pour autant la position de Yanick Barrette. Le chroniqueur du Devoir, Stéphane Baillargeon rappelle que les opinions émises doivent être étayées par des faits, qui eux doivent être vérifiés, que l’on soit journaliste ou chroniqueur.

«Ce n’est pas toujours simple parce que pour écrire un texte, il y a parfois quarante, voire cinquante choses à vérifier, à recouper. Mais plus un sujet est sensible, plus il faut être précautionneux. Le jugement nous rappelle que nous devons bien faire notre travail, en cela, je suis d’accord. En revanche, dire que l’on n’a pas le droit de défendre une opinion erronée, je trouve ça particulièrement stupide.»

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Pas tant que ça, semble répliquer Normand Baillargeon, chroniqueur au Voir, qui en bon philosophe, s’en réfère à Platon.

«Que nous dit Platon concernant le savoir? Il y a, selon lui, trois conditions pour que l’on puisse dire que l’on sait quelque-chose, répond-il. La première, c’est que l’on puisse dire que l’on est de l’avis qu’une chose est vraie. La deuxième, c’est que cette chose soit vraie. Si on dit «je pense sincèrement que la Terre est carrée», on peut soutenir cette opinion, mais elle est fausse, donc on ne peut pas dire qu’on le sait.»

«On pourrait s’arrêter là, poursuit-il. Mais Platon fait remarquer avec intelligence qu’il y a une troisième condition pour que l’on puisse prétendre avoir une opinion, c’est que celle-ci soit justifiée par de bonnes raisons. Autrement dit, si je dis que la Terre est ronde parce que nous sommes lundi et que je pense que le lundi la Terre est ronde, le mardi, elle est carrée et le mercredi, plate, mon opinion est erronée. Donc, si l’on se réfère à Platon, oui, une opinion peut être erronée.»

Choqué par la judiciarisation

Une démonstration propre à éclairer le débat autour de la condamnation de Sophie Durocher, selon le chroniqueur philosophe.

«Bien sûr qu’on peut émettre des opinions, démontre-t-il. C’est le principe de la liberté d’expression. Mais si l’on prend au sérieux le rôle des médias dans une démocratie, on va se faire un peu plus platonicien. Parce que des opinions toute crue, juste le fait de dire «je pense que», ce sont des choses dont on ne peut même pas débattre. Parce que pour débattre, il faut donc avancer des arguments en faveur de notre opinion.»

En fervent défenseur de la liberté d’expression, Normand Baillargeon se dit profondément choqué par le verdict et par la judiciarisation de ce débat, qui gagnerait,  selon lui, à être regardé d’un point de vue éthique et philosophique.

Principe de la rigueur de raisonnement

Un point de vue partagé par Guy Amyot, secrétaire général du Conseil de Presse du Québec.

«La liberté d’expression est un bien essentiel, estime-t-il. Mais d’un point de vue déontologique, cette  liberté a des limites, notamment lorsqu’elle interfère avec le respect du droit des individus et l’atteinte a la réputation. De ce point de vue, beaucoup de litiges pourraient être évités si les chroniqueurs respectaient le principe de la rigueur de raisonnement, qui stipule qu’émettre une opinion qui n’a pas de lien logique avec un fait, est une faute.»

«Il y a des points qui paraissent flous dans le jugement, poursuit-il, raison pour laquelle il semble que la défense ira porter l’affaire en appel. Mais s’il peut au moins nous faire réfléchir sur nos pratiques, c’est la qualité de vie de tous les citoyens qui en sortira gagnante.»