Un récent sondage mené par l’ancienne journaliste Carolyn Nielsen, maintenant professeure à l’université Western Washington, a permis de constater qu’un bon nombre de journalistes états-uniens ne tiennent pas compte des commentaires anonymes publiés sur le site internet de leur journal.

Note de lecture de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa

Carolane Gratton, étudiante à la maîtrise en communication à l'Université d'Ottawa

Un récent sondage mené par l’ancienne journaliste Carolyn Nielsen, maintenant professeure à l’université Western Washington, a permis de constater qu’un bon nombre de journalistes états-uniens ne tiennent pas compte des commentaires anonymes publiés sur le site internet de leur journal.

Cette recherche voulait déterminer si la possibilité, pour le public, de publier des commentaires anonymes sur le site internet des journaux influence le travail des journalistes. L’auteure explique que cette « nouvelle technologie », en permettant un dialogue constant avec le public, pourrait avoir changé la façon dont est sélectionnée et traitée l’information.

Afin d’étudier cette situation aux États-Unis, des journalistes, appartenant à des journaux sélectionnés de façon aléatoire, ont été sondés. Au final, des journaux à faible, moyenne et forte circulation ont été sélectionnés dans chacune des 12 régions géographiques définies par la Society of Professional Journalist (SPJ). Le sondage a été complété par 647 journalistes, ce qui représente un taux de participation intéressant de 25%.

Le sondage était composé de questions à choix multiples, suivi d’un espace ouvert permettant aux répondants de développer leur pensée. L’auteure souhaitait répondre à quatre interrogations de base à savoir; quelle est la perception des journalistes face à l’anonymat des usagers; cette « nouvelle technologie » a-t-elle permis d’influencer le choix de l’information retenue et diffusée (« gatekeeping »); cela a-t-il affecté le fonctionnement des salles de nouvelles et, finalement, existe-t-il un dialogue entre les journalistes et les auteurs de commentaires anonymes.

On apprend que 35,8 % des journalistes ont indiqué presque toujours lire les commentaires concernant leurs articles, contre 29% qui le font parfois et 35.2% qui ne le font presque jamais.

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Par ailleurs, 73% des journalistes s’opposent à l’anonymat des auteurs de commentaires. Ils considèrent, pour la plupart, que le manque d’imputabilité des usagers nuit à la crédibilité des commentaires et du journal qui les publie.

Cependant, 58% des journalistes sont en accord avec la possibilité qu’ont les lecteurs de publier des commentaires sur leur site internet, bien qu’ils ne s’entendent pas lorsqu’il est question d’interagir ou non avec eux. En effet, 45% des répondants sont contre l’interaction, alors que 32.8% croient que c’est important. Le seul moment où tous s’entendent pour interagir serait lorsqu’un commentaire propage de la désinformation.

Pour ce qui est du fonctionnement des salles de presse, 76,1% des répondants ont affirmé que les éditeurs ne tiennent pas compte des commentaires potentiels au moment de la sélection de l’information, et que leur travail n’a pas été affecté.

Cela s’explique, entre autres, par le fait que seulement 8,4% des répondants ont indiqué recevoir souvent des commentaires constructifs, alors que cela est parfois le cas pour  53,5%  des répondants. Ceux-ci expliquent que plus de la moitié des commentaires sont généralement hors sujet et/ou à caractères racistes, sexistes, fanatiques, injurieux, etc.

C’est pour cela que 87,8% des journalistes sondés ne tiennent pas compte des possibles réactions lorsqu’ils sélectionnent leur information. Leur manière de rapporter la nouvelle, quant à elle, n’est affectée que par leur désir de minimiser les possibles commentaires diffamatoires. L’un des journalistes a d’ailleurs souligné que la majorité des gens voulant contribuer le faisait déjà par l’envoi de lettre à l’éditeur ou en contactant le journaliste directement.

Il semble donc que les journalistes sont ouverts à l’idée de partager leur plateforme web avec le public, à partir du moment où certaines normes, telles que la transparence, le respect et la véracité des faits, sont prises en compte. Le non-respect de celles-ci pourrait donc expliquer pourquoi les journalistes de l’enquête semblent réfractaires au concept de co-création de l’information entre eux et un public anonyme. Cela expliquerait pourquoi cette « nouvelle technologie » n’impacte pas le fonctionnement des salles de nouvelles et le choix des informations traitées par les médias (« gatekeeping »), selon Nielsen.

*Source: Nielsen E. Carolyn. (2013) « Coproduction or cohabitation: Are anonymous online comments on newspaper websites shaping news content? » New Media Society, 15 (4) 1-18.