par Chantal Francoeur

Le panneau lumineux de l’imprimante clignote et affiche le message « bourre papier ». À peine le temps de donner une tape à la machine, de soupirer et de jurer, « ‘sti ». Un breffage commence à l’instant et il faut s’assurer que la connexion téléphonique fonctionne. Les 173 pages du rapport obtenu sous embargo vont rester bloquées dans l’entrée du chariot.

La journée du reporter Davide Gentile est lancée. Il a accepté d’être suivi pas à pas pendant douze heures et de commenter à voix haute ses façons de faire pour une recherche sur le travail multiplateforme, dix ans après l’intégration des équipes radio, télé et web à Radio-Canada. De quelles façons les reporters se sont-ils adaptés? Comment jonglent-ils avec les heures de tombées multiples, l’adaptation des contenus en formats audio, vidéo et texte, comment se plient-ils aux commandes des différentes équipes et gèrent-ils les grains de sable qui entravent l’engrenage des bulletins et des émissions?

Le cas du reporter Davide Gentile est rare -il fait partie du groupe ADN nouvelles, il n’a pas à publier ou diffuser chaque jour, il compte sur l’aide d’un recherchiste, il a un beat, etc- mais des enseignements peuvent être tirés d’une immersion dans la rédaction radio-canadienne en sa compagnie. En ce jour de jumelage, il couvre le dévoilement du rapport d’experts sur l’élargissement de l’aide médicale à mourir. Il anticipe être en ondes toute la journée.

Scruter ses méthodes de travail mène d’abord à ressentir les multiples espaces-temps d’une journée de production. Il doit à la fois participer à un breffage technique (si lent qu’à un moment le reporter s’exclame « Awaille! C’est pas toi qui va être pris pour faire le topo après! »), puis, assister à une conférence de presse; en même temps, il doit organiser les livraisons, les entrevues et les déplacements sur le terrain; en parallèle, il faut réfléchir au contenu des présences en ondes et planifier les reportages futurs. Quel fil conducteur permet de faire face à ces conditions de production fragmentées?

Ce sont les heures de tombée et les formats des directs et des reportages qui régissent le travail. La réponse à la question, « De quoi ai-je besoin pour ma prochaine prestation? » sert de guide. Le reporter explique qu’ilfaut « placer ses pions pour toutes les plateformes » dès le matin. Dès le début de la journée, il faut anticiper, par exemple :

-Le midi télé : Annonce officielle, réaction de l’opposition 1, réaction de l’opposition 2.

-Les bulletins suivant, radio et télé : Réactions de l’opposition à l’annonce du jour; mise en contexte avec l’expert 1.

-Le 17h radio : Annonce du jour; réaction d’une personne visée; expert 1; expert 2.

-Le 18h télé : Annonce du jour; extrait 1 d’un témoignage; réactions de l’opposition; experts; extrait 2 du témoignage.

« ‘Faut que… ‘faut que tu prennes les items un à la fois. Parce qu’il y en a plusieurs. C’est sûr que si tu te mets à faire plein de projections, tu deviens très angoissé » dit le reporter dans un soupir.

Entre les livraisons, le reporter soupèse les choix éditoriaux : « Bon, la ministre, c’est quand même elle qui porte le dossier », elle doit apparaitre dans les premiers topos. Les préoccupations déontologiques sont présentes : « Ça manque de voix discordantes » remarque le reporter, sans arriver à les trouver. « En une journée, je ne pouvais pas faire plus », dit-il. Le reporter ménage aussi ses sources, expliquant à un expert qu’il n’apparaitra peut-être pas dans le topo télé, « Je sais que vous n’avez pas un énorme ego, mais j’aime mieux vous le dire quand même franchement ». Des réflexions éthiques ponctuent aussi les espace-temps mouvant de la production. Concernant l’aide à mourir, il constate :  « C’est un gros changement social. Oui ça me tient à cœur »; et à propos d’un couple témoignant de l’importance de l’enjeu, le reporter veut être équitable et leur donner la parole plus que cinq secondes : « Ils m’ont donné du temps. Je me sens responsable. »

Les seuls moments où le temps s’arrête et où l’espace est circonscrit sont les présences en ondes. Alors les efforts pour tout le temps gagner du temps, pour obtenir la « clip marteau », ciseler les narrations, proposer du contenu « distinctif », cessent. Puis, dès les « merci » d’usage, la course au temps reprend. Pour chaque fois arriver à la dernière minute en ondes : « J’essaie d’en mettre le plus possible dans un court laps de temps et c’est ça qui est le plus difficile. »

Après douze heures de labeur le reporter s’auto évalue, « C’est un sept sur dix partout. J’me suis pas planté, j’ai pas eu l’air fou en ondes. J’suis content. » Le rapport de 173 pages a été imprimé et déposé sur son bureau. Il ne l’a pas lu, pas encore. Il conclut que les exigences du multiplateforme mène les journalistes « … à la limite de ce qu’on peut avoir comme charge de travail. Ça devient dangereux. Dangereux dans le sens où si on en demande trop à quelqu’un, à un moment donné il y a des risques d’erreur.»

Pour en savoir plus sur la recherche, lisez « Journalisme post-intégration : miser sur les formats pour maitriser des conditions de production fragmentées. » Dans Les Cahiers du journalisme, 2(7). En ligne : https://cahiersdujournalisme.org/V2N7/CaJ-2.7-R125.html