Aimé-Jules Bizimana, Groupe de recherche interdisciplinaire sur la communication, l’information et la société (GRICIS), Université du Québec à Montréal |

La mission des forces canadiennes en Afghanistan est depuis plusieurs mois déjà au cœur du débat politique au Canada. Selon les chiffres du ministère de la Défense, environ 2500 militaires canadiens mènent des opérations au sein de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) sous les auspices de l’OTAN. L’intensité du débat politique ainsi que les corollaires d’une mission militaire de combat ont bien sûr attiré une présence médiatique soutenue. Sous quelles conditions les journalistes couvrent-ils les opérations des troupes canadiennes?


L’intégration des journalistes ou embedding

La couverture médiatique de la guerre en Afghanistan se déroule dans le cadre du programme d’intégration des journalistes qui a été mis sur pied par l’état-major de l’armée canadienne en mars 2006. Un programme précurseur avait déjà existé en 2003. La gestion de l’intégration relève du bureau des affaires publiques attaché au commandement canadien. Plus de 300 reporters travaillant pour le compte des grands médias canadiens ont déjà effectué des séjours en Afghanistan à titre de « journaliste intégré » (embedded). Ce terme signifie que le journaliste est accrédité par l’armée pour accompagner une unité militaire dans une opération pendant une période donnée. Le programme prend en charge un maximum de 16 journalistes pour un séjour n’excédant pas six semaines. Comme les places sont limitées, chaque organe de presse est représenté par un correspondant tandis que pour les réseaux de télévision, deux correspondants (un journaliste et un technicien) sont accrédités.
Le concept d’intégration ou embedding est apparu avec la guerre en Irak où des centaines de journalistes américains et internationaux ont été autorisés par le Pentagone à couvrir l’invasion de l’armée américaine en suivant sur le champ de bataille des unités de l’opération Iraki Freedom. Néanmoins, la toute première fois que l’armée canadienne a mis en place un dispositif d’intégration des journalistes à grande échelle remonte à la Deuxième Guerre mondiale. Le premier service canadien chargé des relations publiques au sein de l’armée y a vu le jour en 1940.

Les règles d’intégration

Comme durant la guerre 1939-1945, tout journaliste désirant couvrir les opérations de l’armée canadienne doit d’abord obtenir une accréditation auprès du ministère de la Défense. L’accréditation est conditionnelle à l’acceptation de respecter un certain nombre de règles sur lesquelles le journaliste doit apposer sa signature. Malgré quelques ressemblances générales avec la Deuxième Guerre mondiale, le programme d’intégration des journalistes canadiens en Afghanistan s’inspire directement plutôt de la politique instituée par le Pentagone en Irak en 2003. Parmi les règles à respecter une fois sur la base militaire en Afghanistan, les journalistes s’engagent à ne pas publier notamment des « informations précises sur les effectifs », « les images qui indiquent le niveau de sécurité des installations et des campements militaires », « des règles d’engagement », etc. Par contre, il leur est permis par exemple de diffuser des renseignements approximatifs sur les forces et des « informations non sensibles et non classifiées ». Depuis le début du programme d’intégration, il y a eu moins de dix violations des règles de base et un seul journaliste a été expulsé du programme.
À la différence du système qui a caractérisé l’invasion américaine en Irak où les journalistes embedded suivaient constamment les unités auprès desquelles ils étaient accrédités, le programme canadien en Afghanistan est fondé essentiellement sur une accréditation principale au quartier général accompagnée certes de sorties opérationnelles ponctuelles. Si les opérations de routine ne suscitent généralement pas de friction entre les journalistes et les militaires, les situations de vulnérabilité de l’armée comme les pertes humaines et matérielles sont souvent une source de contrôle étroit et de tension.

Les risques du métier

Comme dans les autres conflits, la couverture médiatique de la guerre en Afghanistan comporte son lot de risques pour les journalistes étrangers et locaux. Pour parer aux dangers inhérents au reportage de guerre, la première ligne de défense est la formation qui est devenue au fil des ans incontournable. Dispensée par des firmes privées ou parfois par l’armée, la formation est offerte aux journalistes par leurs employeurs. Elle est devenue incontournable en raison des énormes risques encourus par les journalistes sur les théâtres de guerre. Le tribut en vies humaines, blessures, prises d’otages et autres répressions a atteint des proportions inquiétantes depuis quelques années. Même si elle s’avère aujourd’hui plus que nécessaire, la formation n’est pas obligatoire et ne constitue pas une condition préalable à l’accréditation. L’équipement de protection est aussi un autre élément incontournable. Les journalistes doivent se munir d’une veste pare-balles et d’un casque de protection.
En Afghanistan, les engins explosifs improvisés placés le long des routes empruntées par les convois demeurent une grande menace pour la sécurité des militaires et des journalistes. Le 22 aout 2007, le premier incident grave impliquant des journalistes est survenu dans le district de Zhari à l’ouest de Kandahar. Alors que le journaliste Patrice Roy et le caméraman Charles Dubois de Radio-Canada couvraient une opération du Royal 22e Régiment, une bombe artisanale a explosé au passage du véhicule blindé léger à bord duquel ils avaient pris place. L’explosion a tué deux soldats canadiens et un interprète afghan. Le caméraman Charles Dubois a été amputé du pied droit. En décembre 2007, un convoi militaire subira un incident du même genre mais le journaliste Raymond Saint-Pierre et le caméraman Sylvain Castonguay de Radio-canada s’en tireront indemnes. À la suite du premier incident, les autorités militaires avaient alors fait savoir que les journalistes, à l’instar des soldats, devaient désormais porter des plaquettes d’identité appelées dog tag pour faciliter l’identification en cas de décès.
Les journalistes qui décident de ne pas suivre l’armée et qui se promènent à travers le pays doivent également rester extrêmement vigilants en raison du risque d’enlèvements ou de représailles. Les mêmes risques pèsent également sur les guides-interprètes afghans (ceux qu’on appelle les fixeurs) qui accompagnent les journalistes occidentaux.

La retransmission des reportages

En ce qui concerne les moyens de communication, les journalistes canadiens en Afghanistan communiquent à leurs rédactions le plus souvent par liaison satellitaire. Les grands réseaux de télévision canadiens retransmettent les reportages de leurs correspondants par des antennes satellites déployées à même la base militaire. Pour minimiser les coûts liés à la couverture de la guerre, Radio-Canada, CBC, CTV et Global ont cependant constitué un pool qui permet aux quatre réseaux de partager les images tournées par une seule équipe sur une base rotative. Par ailleurs, les journalistes utilisent aussi des téléphones cellulaires satellite (notamment les modèles Thuraya et Iridium) et une connexion Internet offerte par l’armée mais qui est considérée comme lente. Il est cependant strictement interdit d’appeler à l’extérieur de la base militaire lors d’un « verrouillage des communications » imposé temporairement par l’armée. C’est souvent le cas quand il y a mort d’hommes.

Voir également,

Bob Bergen, « War’s raw reality », National Post, 24 août 2006, p. A.18.
Chris Henderson, « En direct de Kandahar », Revue militaire canadienne, vol.7, n°2, été 2006, pp. 85-88.
Christie Blatchford, « This week : the celebrity embed », The Globe and Mail, 1er septembre 2007, p. A.19.
Frédéric Arnould, Carnet de voyage (Radio-canada).
www.radio-canada.ca/nouvelles/International/2008/01/18/012-Afghanistan-Arnould-accueil.shtml

Lisa Paul, « Embedding for Safety », Ryerson Review of Journalism, 20 avril, 2007.
Mike Blanchfield, « Reporters barred to ease Dutch ̒̕comfort level ̒̕ », The Gazette, 6 décembre 2006, p. A.3.
Michèle Ouimet, « La guerre des mots », La Presse, 4 septembre 2007, p. A2.
____________, « La route de tous les dangers », La Presse, 23 août 2007, p. A3.
Paul Cauchon, « Couverture de guerre », Le Devoir, 27 août 2007, p. B7.
Semi Chellas, « Avec les militaires du camp Meaford, Journalistes en ordre de bataille », Courriel International, 22 mars 2007 (Publié d’abord en anglais: Semi Chellas, « Good to go », The Walrus, février 2007).

[node:ad]