Victor Armony est professeur de sociologie à l’université du Québec à Montréal (Uqàm) et l’auteur notamment du Québec expliqué aux immigrants (VLB éditeur). Selon lui, le regard stéréotypé que portent nombre de journalistes sur les communautés culturelles ouvre une brèche dangereuse qui porte atteinte à la cohésion sociale.

Victor Armony est professeur de sociologie à l’université du Québec à Montréal (Uqàm) et l’auteur notamment du Québec expliqué aux immigrants (VLB éditeur). Selon lui, le regard stéréotypé que portent nombre de journalistes sur les communautés culturelles ouvre une brèche dangereuse qui porte atteinte à la cohésion sociale.

Après avoir dressé un portrait de la situation, Projet J publie maintenant une série d’entrevues concernant la place des minorités dans les médias et ses répercussions sur la société québécoise. Voici la première.

Propos recueillis par Hélène Roulot-Ganzmann

Projet J : comment jugez-vous la place qu’occupent les communautés culturelles dans les médias québécois?

Victor Armony: il y a très peu de recherches sur la question, je ne peux donc fonder mon jugement que sur mon expérience et ma perception. Les communautés ne sont pas totalement absentes des médias, mais leur visibilité n’est pas terrible, pas à la hauteur de ce qu’elle devrait être dans un monde idéal, et quoi qu’il en soit, absolument pas proportionnelle à ce que l’on retrouve réellement dans la population. Et ce constat ne se cantonne pas qu’aux médias. C’est aussi vrai dans les Conseils d’administration des organismes publics, dans les centrales syndicales, au gouvernement, même.

Ce constat est-il propre à freiner la bonne intégration de ces populations dans la société québécoise?

Ce qui freine véritablement l’intégration, c’est la mauvaise insertion sur le marché du travail. Alors, dans une certaine mesure, oui, les médias sont fautifs parce qu’ils ne font pas leur part. Toutes les études démontrent que la crainte de l’autre, qui peut amener un employeur à choisir un Québécois pure laine plutôt qu’un immigrant, et le rejet de celui qui est différent, sont décuplés lorsqu’il n’y a pas de contacts concrets entre les différents groupes. On ne peut pas obliger les gens à avoir des amis dans les communautés, mais s’ils étaient plus visibles dans les médias, à la fois dans les fictions et dans les nouvelles, ça normaliserait leur présence et l’opinion publique s’y habituerait.

Certaines communautés sont-elles particulièrement invisibles dans les médias?

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C’est surtout le traitement qui est différent selon la communauté, même si toutes sont très stéréotypées. Si je prends la communauté latino, elle est toujours décrite comme sympa, chaleureuse, ayant le sens du rythme. C’est plutôt positif, mais ce sont des préjugés. Certaines autres communautés comme les juifs hassidiques et les arabo-musulmans ne sont pas moins visibles, mais les journalistes ne parlent presqu’exclusivement d’elles pour mettre le doigt sur ce qui semble poser problème: les accommodements raisonnables, le voile, etc. Il ne faut pas ensuite s’étonner que l’on retrouve des commentaires xénophobes et racistes lorsque des articles liés à ces questions sont publiés.

Le débat autour du projet de Charte des valeurs serait donc plus sain si les communautés avaient une meilleure visibilité dans les médias?

Ce n’est pas à moi d’apprendre aux journalistes comment faire leur travail, mais il me semble que toute la société québécoise gagnerait à ce qu’ils ne focalisent pas sur les communautés uniquement sous l’angle du conflit interethnique ou interreligieux. Ils pourraient aussi montrer tout ce que l’immigration apporte de bon au Québec en termes de culture, d’économie, d’énergie. Ils pourraient parler de tous ces entrepreneurs issus de l’immigration dont la créativité et le sens des affaires sont un véritable atout pour nous tous. Et lorsqu’il y a des tensions, comme c’est le cas en ce moment avec la Charte, les journalistes pourraient donner un peu plus le point de vue de l’autre. Je ne dis pas que personne ne le fait, mais ça devrait peut-être être plus systématique. Mais est-ce seulement vendeur?

Les communautés culturelles se détournent-elles des médias québécois?

Elles s’en méfient, c’est certain. Mais comment leur en vouloir. Continueriez-vous à lire un média qui véhicule des stéréotypes sur ce que vous êtes, votre culture, votre religion, etc.? Elles ont donc tendance à lorgner du côté des médias anglophones du reste du Canada ou même étatsuniens. C’est très dangereux car ça ouvre une brèche entre le groupe dominant de Québécois dits de souche et les immigrants. Cela dit, je vois aussi des différences générationnelles dans la population en général, chez mes étudiants, et j’imagine que c’est la même chose chez les journalistes. Pour les plus jeunes, la cohabitation des différences culturelles est complètement naturelle. Ils sont plus relax  par rapport à l’autre. J’ai donc confiance que le discours change avec le renouvellent des générations qui va s’opérer partout dans la société, y compris dans les médias.

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