La liberté de la presse doit être redéfinie afin de favoriser l’accès à des informations variées et dignes de confiance. Il s’agit de la principale recommandation de Julian Petley, professeur de journalisme à Brunel University de Londres, à la suite de l’enquête menée en 2011 par la Commission Leveson, sur l’éthique de la presse en Grande-Bretagne.

 

Note de lecture de la Chaire de recherche en éthique du journalisme de l'Université d'Ottawa

Carolane Gratton, étudiante à la maîtrise en communication à l'Université d'Ottawa et Marc-François Bernier, Ph. D. Professeur et titulaire de la CREJ

La liberté de la presse doit être redéfinie afin de favoriser l’accès à des informations variées et dignes de confiance.

Il s’agit de la principale recommandation de Julian Petley, professeur de journalisme à Brunel University de Londres, à la suite de l’enquête menée en 2011 par la Commission Leveson, sur l’éthique de la presse en Grande-Bretagne. Étant président d’une campagne pour la liberté de la presse et membre d’un conseil consultatif sur la censure, Petley a décidé de concentrer sa contribution sur la question de la liberté de la presse.

Dans cet article de la revue Journalism, il résume plusieurs témoignages de l’enquête pour ensuite aborder la question de la liberté de presse.

À ce sujet, la majorité des déclarations portaient sur l’état de l’enseignement de l’éthique et de la déontologie dans les programmes de journalisme. Les professeurs ont déploré que le corpus du Conseil national pour la formation des journalistes semble ramener l’éthique à ce que permet la loi. Plutôt que d’inciter les futurs journalistes à se demander ce qui est éthiquement justifiable, et pourquoi, les cours se contentent d’indiquer aux étudiants jusqu’où la loi leur permet d’aller.

Un autre constat a été l’utilisation, par la presse, du concept de liberté d’expression afin de se défendre contre toute tentative de régulation externe. Les médias présentent donc la liberté d’expression comme le droit à une libre circulation des idées qui ne peut être régulée ni restreinte. Cependant, cette vision de la liberté d’expression ignore l’influence du marché économique qui joue un rôle de régulateur indirect, au détriment des droits démocratiques du public à recevoir des informations crédibles, variées et de qualité.

L’auteur se penche également sur plusieurs témoignages et recherches qui déplorent que la compétition économique, comme seul facteur de régulation des médias, tende à favoriser l’intérêt des annonceurs publicitaires en sélectionnant l’information selon le profil économique de leurs audiences. Les personnes les plus pauvres, les personnes âgées, les minorités et les opinions moins populaires se trouvent alors souvent ignorées.

De plus, les journaux qui ne se conforment pas aux règles du marché doivent souvent fermer leurs portes, parce qu’ils ne peuvent être compétitifs. Ce fut le cas, par exemple, du Daily Herald qui possédait un lectorat beaucoup plus élevé que le Times. Par contre, du point de vue publicitaire, le grand public du premier journal ne rapportait pas autant que l’audience volontairement ciblée du second.

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Selon Petley, la presse, bien qu’elle s’insurge contre toute régulation étatique, se retrouve néanmoins soumise à celle du marché économique et de sa censure. L’auteur remet ainsi en question cette conception de la liberté de la presse, souvent défendue par les entreprises et leurs représentants.

Il soutient que la liberté de  la presse devrait être intrinsèquement liée à la protection de la liberté d’expression, garantissant le droit du public à une information variée et crédible. Le fait est qu’en Grande-Bretagne, la presse est la puissance possédant le moins d’autocritique et de régulation. Sans intervention gouvernementale et étant peu portée à se critiquer elle-même, la presse ne respecte pas toujours son devoir, qui est de fournir une information variée, crédible et de bonne qualité permettant au public de prendre des décisions éclairées.

La liberté d’expression, sur laquelle se base la liberté de la presse, doit donc évoluer et inclure dans sa définition l’absence de pression directe du marché économique. Cette nouvelle liberté impliquerait certaines obligations des journaux et une certaine régulation de la part du gouvernement afin de prévenir la censure qu’apporte parfois la compétition du marché.

Selon l’auteur, la liberté de la presse doit être vue comme un instrument favorisant le bien commun. C’est pour cela qu’elle ne devrait pas permettre à la presse de négliger la diversité de l'information et les débats de sociétés afin que le public puisse former sa propre opinion. Il est important que la liberté de la presse ne permette pas d’isoler certains groupes ou points de vue minoritaires, ni de déformer leurs propos de sorte à exacerber des divisions sociales.

Si la presse agit à l’encontre de cette nouvelle conception, alors il est certainement dans l’intérêt démocratique d’implanter une certaine régulation, selon Petley. Celle-ci n’aurait pas pour but de bâillonner la presse, mais simplement d’assurer qu’elle réponde aux obligations qui découlent de la liberté d’expression.

* * *

Cette intervention de Petley va dans le sens d’une remise en question fondamentale de la notion de liberté de la presse quand elle est détournée de sa justification philosophique, politique et normative première; soit le service de la démocratie par l’intermédiaire du droit du public à une information de qualité, diversifiée et intègre. Ceux qui cherchent à défendre le bastion d’une liberté absolue ou presque, se retrouvent dorénavant devant la quasi impossibilité de se fonder sur des données sociologiques probantes pour démontrer les avantages de leur posture.

La théorie libertarienne qui sous-tend leur thèse semble de moins en moins compatible avec les grandes théories éthiques, philosophiques, politiques, voire juridiques, qui reconnaissant des notions comme le bien commun, la dignité humaine, le devoir du juste et du vrai. Il y a lieu de relire les textes fondateurs favorables à la liberté de presse à la lumière des transformations et mutations des entreprises de presse et du nouvel écosystème médiatique pour tenter d'y retrouver la visée émancipatrice originale, laquelle  se conjugue mal avec un univers médiatique envahissant, parfois oppressant et abusif.

 

Source : Petley, Julian (2012), « The Leveson Inquiry: Journalism ethics and press freedom » Journalism, 13 (4), 529-538.